Article 2 — Le Christ devait-il mener une vie austère ?
Objections :
1. Le Christ a prêché la perfection beaucoup plus que Jean Baptiste. Mais celui-ci a mené une vie austère afin de provoquer les hommes par son exemple à la vie parfaite. Saint Matthieu (3, 4) nous dit : "Il portait un vêtement de poils de chameau et une ceinture de cuir autour des reins ; et il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage." saint Jean Chrysostome commente ainsi ce verset : "Il était étonnant de voir une telle endurance dans un corps humain, c'est ce qui attirait le plus les Juifs." Il semble donc que cette austérité aurait convenu bien davantage au Christ.
2. L'abstinence est ordonnée à la continence, selon Osée (4, 10) : "Ils mangeront et ne seront pas rassasiés ; ils se prostitueront, mais sans s'accroître." Or le Christ a gardé lui-même la continence et a proposé aux autres de l'observer, lorsqu'il dit (Mt 19, 12) : "Il y a des eunuques qui le sont volontairement en vue du Royaume des Cieux ; qui peut comprendre, qu'il comprenne !" Il semble donc que le Christ aurait dû lui-même, avec ses disciples, mener une vie austère.
3. Il semble ridicule de commencer par mener une vie sévère pour en revenir vers plus de relâchement ; car en peut dire alors (Lc 14, 30) : "Cet homme a commencé par bâtir et n'a pas pu achever." Or le Christ a mené une vie très sévère après son baptême, demeurant au désert et jeûnant quarante jours et quarante nuits. Il ne semble pas normal qu'après une si grande rigueur, il soit revenu à la vie de tout le monde.
Cependant :
Il y a cette affirmation (Mt 11, 19) : "Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant..."
Conclusion :
On l'a dit à l'Article précédent, il était conforme au but de l'Incarnation que le Christ ne mène pas la vie solitaire, mais vive parmi les hommes. Or il convient souverainement que celui qui vit parmi d'autres se conforme à leur genre de vie, selon l'Apôtre (1 Co 9, 22) : "Je me suis fait tout à tous." C'est pourquoi il était souverainement convenable que le Christ fasse comme tout le monde en matière de nourriture et de boisson. Aussi saint Augustin écrit-il : "On disait que Jean ne mangeait pas, ne buvait pas, parce qu'il ne se nourrissait pas comme les Juifs. Donc, si le Seigneur n'avait pas fait comme eux, on n'aurait pas dit de lui, par comparaison, qu'il était mangeur et buveur."
Solutions :
1. Dans son genre de vie, le Seigneur a donné l'exemple de la perfection en tout ce qui se rapporte essentiellement au salut. Ce n'est pas le cas de l'abstinence dans la nourriture et la boisson, selon saint Paul (Rm 14, 17) : "Le règne de Dieu n'est pas dans le manger et le boire." Et sur la parole (Mt 11, 19) : "La sagesse de Dieu a été justifiée par ses enfants", saint Augustin donne ce commentaire : "Parce que les saints Apôtres ont compris que le règne de Dieu ne consiste pas dans le manger et le boire mais dans une parfaite égalité d'âme", eux que l'abondance n'enfle pas et que la disette ne déprime pas. Et il dit encore : "En tout cela ce n'est pas l'usage des biens qui est coupable, mais la sensualité de celui qui en use." Les deux façons de vivre sont licites et louables : qu'on observe l'abstinence en se séparant de la compagnie des hommes, ou que, dans leur société, on vive comme tout le monde. Et c'est pourquoi le Seigneur a voulu donner aux hommes l'exemple de ces deux genres de vie.
Quant au Baptiste, dit saint Jean Chrysostome : "Il ne pouvait montrer autre chose que sa vie et sa justice ; tandis que le Christ avait en outre le témoignage de ses miracles. Laissant donc à Jean le prestige de son jeûne, il a suivi un chemin contraire : il a pris place à la table des publicains, il y a mangé et il y a bu".
2. Comme les autres hommes obtiennent par l'abstinence le pouvoir de garder la continence, de même le Christ, en lui-même et en ses disciples, dominait la chair par la vertu de sa divinité. Aussi comme il est écrit (Mt 9, 4) : "Les pharisiens et les disciples de Jean jeûnaient, mais non les disciples du Christ" ; saint Bède dit à ce propos : "Jean ne buvait ni vin ni boisson fermentée, parce que l'abstinence augmente le mérite de celui qui ne trouvait aucune aide dans sa nature. Mais le Seigneur, qui possédait par nature le pouvoir de remettre les péchés, pourquoi aurait-il éloigné ceux qu'il était capable de rendre plus purs que les abstinents ?"
3. Selon saint Jean Chrysostome : "Pour que tu apprennes comme est grand le bienfait du jeûne, comment il est un bouclier contre le diable, et combien après le baptême il faut s'adonner non à l'intempérance mais au jeûne, lui-même a jeûné, non qu'il en eût besoin, mais pour nous former. Mais il n'a pas poussé son jeûne plus loin que Moïse et Élie, afin que son incarnation ne parût pas incroyable".
Saint Grégoire le Grand donne cette explication mystique : "On observe le chiffre quarante dans le jeûne à l'exemple du Christ, parce que la vertu du décalogue atteint sa plénitude dans les quatre évangiles, car quatre fois dix donne quarante. Ou bien, c'est parce que nous subsistons grâce aux quatre éléments dans ce corps mortel, dont la volonté s'oppose aux préceptes du Seigneur que nous recevons du décalogue."
Selon saint Augustin : "Toute l'initiation à la sagesse, qui a pour but l'instruction de l'homme, consiste à distinguer le Créateur et la créature. Le Créateur, c'est la Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit. Quant aux créatures, il en est d'invisibles, comme l'âme. A l'invisible convient le chiffre trois, car il nous est prescrit d'aimer Dieu triplement : de tout notre coeur, de toute notre âme, et de tout notre esprit". Au visible, comme le corps, convient le chiffre quatre, à cause du chaud, du froid, de l'humide et du sec." Et le chiffre dix, qui suggère toute la connaissance, multiplié par quatre, chiffre de la complexion corporelle, donne le chiffre quarante. Voilà pourquoi l'on célèbre quarante jours le temps que nous passons dans les gémissements et l'affliction."
Et pourtant il n'a pas été anormal qu'après avoir jeûné au désert, le Christ soit revenu à la vie ordinaire. Car cela convenait au genre de vie selon laquelle on transmet le fruit de sa contemplation, genre de vie qu'il a adopté pour vaquer d'abord à la contemplation et ensuite descendre à l'action publique en vivant avec les autres hommes. C’est ce qui fait dire à saint Bède : "Le Christ a jeûné pour que tu ne te détournes pas du précepte. Il a mangé avec les pécheurs pour qu'en voyant sa miséricorde tu reconnaisses son pouvoir."