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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Le Christ a-t-il été mis à mort par autrui ou par lui-même ?

Objections :

1. Le Christ lui-même dit (Jn 10, 18) : "Personne ne me prend ma vie, c'est moi qui la donne." Le Christ n'a donc pas été mis à mort par d'autres, mais par lui-même.

2. Ceux qui sont mis à mort par d'autres s'éteignent peu à peu par l'affaiblissement de leur nature ; cela se remarque surtout chez les crucifiés car, selon saint Augustin ils "étaient torturés par une longue agonie". Mais ce ne fut pas le cas du Christ car "poussant un grand cri, il expira" (Mt 27, 50). Le Christ n'a donc pas été mis à mort par d'autres, mais par lui-même.

3. Être mis à mort, c'est mourir d'une mort violente et par suite, ce qui est violent s'opposant à ce qui est volontaire, mourir d'une mort subie contre son gré. Or, saint Augustin le fait observer, "l'esprit du Christ n'a pas quitté sa chair malgré lui, mais parce qu'il le voulut, quand il le voulut, et comme il le voulut". C'est donc par lui-même et non par autrui que le Christ a été mis à mort.

Cependant :

Le Christ annonçait en parlant de lui-même (Lc 18, 33) : "Après l'avoir flagellé, ils le tueront."

Conclusion :

Il y a deux manières d'être cause d'un effet :

- 1° En agissant directement pour cela. C'est de cette manière que les persécuteurs du Christ l'ont mis à mort ; car ils lui ont fait subir les traitements qui devaient amener la mort, avec l'intention de la lui donner. Et la mort qui s'en est suivie a été réellement produite par cette cause.

- 2° Indirectement, en n'empêchant pas cet effet ; par exemple on dira qu'on mouille quelqu'un en ne fermant pas la fenêtre par laquelle entre la pluie. En ce sens, le Christ lui-même a été cause de sa passion et de sa mort. Il pouvait en effet les empêcher.

- Tout d'abord parce qu'il était capable de réprimer ses adversaires de telle façon qu'ils ne voulussent pas ou ne pussent pas le mettre à mort.

- En second lieu parce que son esprit avait le pouvoir de garder la nature de sa chair de telle sorte qu'aucune blessure ne pût l'abattre, car l'âme du Christ était unie au Verbe de Dieu dans l'unité d'une même personne, ainsi que le remarque saint Augustin.

Etant donné que l'âme du Christ n'a pas écarté de son propre corps les coups qui lui étaient portés, mais a voulu que sa nature corporelle succombe sous ces coups, on peut dire que le Christ a donné sa vie ou qu'il est mort volontairement.

Solutions :

1. "Personne ne prend ma vie", dit le Christ ; entendez : "sans que j'y consente", car prendre, au sens propre du mot, c'est enlever quelque chose à quelqu'un contre son gré et sans qu'il puisse résister.

2. Pour montrer que la passion qu'il subissait par violence ne lui arrachait pas son âme, le Christ a gardé sa nature corporelle dans toute sa force ; aussi, à ses derniers instants, a-t-il poussé un grand cri ; c'est là un des miracles de sa mort. D'où la parole de Marc (15, 39) : "Le centurion qui se tenait en face, voyant qu'il avait expiré en criant ainsi, déclara : Vraiment cet homme était le Fils de Dieu !"

Il y eut encore ceci d'admirable dans la mort du Christ, qu'il mourut plus rapidement que les hommes soumis au même supplice. On lit dans saint Jean (19, 32) qu'on "brisa les jambes" de ceux qui étaient crucifiés avec le Christ "pour hâter leur mort" : mais "lorsqu'ils vinrent à Jésus, ils virent qu'il était déjà mort et ils ne lui rompirent pas les jambes". D'après saint Marc (15, 44), "Pilate s'étonna qu'il fût déjà mort". De même que, par sa volonté, sa nature corporelle avait été gardée dans toute sa vigueur jusqu'à la fin, de même c'est lorsqu'il le voulut qu'il céda aux coups qu'on lui avait porté.

3. En mourant le Christ, tout à la fois, a subi la violence et est mort volontairement, puisque la violence faite à son corps n'a pu dominer celui-ci que dans la mesure où il l'a voulu lui-même.