Article 3 — Est-ce le Père qui a livré le Christ à la Passion ?
Objections :
1. Il semble inique et cruel qu'un innocent soit livré à la passion et à la mort. Or "Dieu est fidèle et sans aucune iniquité" (Dt 32, 4). Donc il n'a pas livré le Christ innocent à la passion et à la mort.
2. On n'est pas livré à la mort par soi-même en même temps que par un autre. Or le Christ s'est livré lui-même pour nous selon Isaïe (53, 12) : "Il s'est livré à la mort." Donc il ne semble pas que Dieu le Père l'ait livré.
3. Judas est incriminé d'avoir livré le Christ aux Juifs, selon cette parole rapportée par saint Jean (6, 70) : "L'un de vous est un démon. Jésus parlait de Judas qui devait le livrer." De même encore les Juifs sont incriminés de l'avoir livré à Pilate, qui disait lui-même (Jn 18, 35) : "Ta nation et tes grands prêtres t'ont livré à moi." Pilate aussi "le livra pour qu'il soit crucifié" (Jn 19, 16). Or, dit saint Paul (2 Co 6, 14), "il n'y a aucun rapport entre la justice et l'iniquité". Il semble donc que Dieu le Père n'a pas livré le Christ à la passion.
Cependant :
Il est écrit (Rm 8, 32) : "Dieu n'a pas épargné son Fils unique, mais il l'a livré pour nous tous."
Conclusion :
Nous l'avons montré à l'Article précédent : le Christ a souffert volontairement, par obéissance à son Père. Aussi Dieu le Père a-t-il livré le Christ à la passion de trois façons :
- 1° Selon sa volonté éternelle, il a ordonné par avance la passion du Christ à la libération du genre humain, selon cette prophétie d'Isaïe (53, 6) : "Le Seigneur a fait retomber sur lui l'iniquité de nous tous." Et il ajoute : "Le Seigneur a voulu le broyer par la souffrance."
- 2° Il lui a inspiré la volonté de souffrir pour nous, en infusant en lui la charité. Aussi Isaïe ajoute-t-il "Il s'est livré en sacrifice parce qu'il l'a voulu."
- 3° Il ne l'a pas mis à l'abri de la passion, mais il l'a abandonné à ses persécuteurs. C'est pourquoi il est écrit (Mt 27, 46) que, sur la croix, le Christ disait : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Parce que, remarque saint Augustin Dieu a abandonné le Christ à ses persécuteurs.
Solutions :
1. Il est impie et cruel de livrer un homme innocent à la passion et à la mort contre sa volonté. Ce n'est pas ainsi que le Père a livré le Christ, mais en lui inspirant la volonté de souffrir pour nous. Par là on constate tout d'abord la sévérité de Dieu qui n'a pas voulu remettre le péché sans châtiment, ce que souligne l'Apôtre (Rm 8, 32) : "Il n'a pas épargné son propre Fils" ; et sa bonté en ce que l'homme ne pouvant pas satisfaire en souffrant n'importe quel châtiment, il lui a donné quelqu'un qui satisferait pour lui, ce que l'Apôtre a souligné ainsi : "Il l'a livré pour nous tous." Et il dit (Rm 3, 25) : "Lui dont Dieu a fait notre propitiation par son sang."
2. En tant que Dieu, le Christ s'est livré lui-même à la mort par le même vouloir et la même action par lesquels le Père le livra. Mais en tant qu'homme, le Christ s'est livré lui-même, par un vouloir que son Père inspirait. Il n'y a donc aucune opposition en ce que le Père a livré le Christ, et que celui-ci s'est livré lui-même.
3. La même action se juge diversement, en bien ou en mal, suivant la racine dont elle procède. En effet, le Père a livré le Christ et le Christ s'est livré lui-même, par amour, et on les en loue. Mais Judas a livré le Christ par cupidité, les Juifs par envie, Pilate par crainte ambitieuse envers César, et c'est pourquoi on les blâme.