Article 5 — Les meurtriers du Christ l'ont-ils connu ?
Objections :
1. D'après saint Matthieu (21, 38) : "Les vignerons, en le voyant, dirent entre eux : Voici l'héritier, venez, tuons-le." Saint Jérôme commente : "Par ces paroles, le Seigneur prouve clairement que les chefs des juifs ont crucifié le Fils de Dieu non par ignorance, mais par envie. Car ils ont compris qu'il est celui à qui le Père avait dit par le prophète (Ps 2, 8) : "Demande-moi et je te donnerai les nations en héritage."" Il semble donc qu'ils ont connu qu'il était le Christ, ou le Fils de Dieu.
2. Le Seigneur dit (Jn 15, 24) : "Maintenant ils ont vu, et ils nous haïssent, moi et mon Père." Or, ce qu'on voit, on le connaît clairement. Donc, les Juifs connaissant le Christ, c'est par haine qu'ils lui ont infligé la passion.
3. On lit dans un sermon du concile d'Éphèse : "Celui qui déchire une lettre impériale est traité comme s'il déchirait la parole de l'empereur et condamné à mort. Ainsi le juif qui a crucifié celui qu'il voyait sera châtié comme s'il avait osé s'attaquer au Dieu Verbe lui-même." Il n'en serait pas ainsi s'ils n'avaient pas su qu'il était le Fils de Dieu, parce que leur ignorance les aurait excusés. Il apparaît donc que les Juifs qui ont crucifié le Christ ont su qu'il est le Fils de Dieu.
Cependant :
Il y a la parole de saint Paul (1 Co 2, 8) : "S'ils l'avaient connu, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de gloire", et celle-ci de saint Pierre aux Juifs (Ac 3, 17) : "Je sais que vous avez agi par ignorance, comme vos chefs" et le Seigneur sur la croix demande (Lc 23, 34) : "Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font."
Conclusion :
Chez les Juifs, il y avait les grands et les petits.
- Les grands, qui étaient leurs chefs, comme dit un auteur ont su "qu'il était le Messie promis dans la loi ; car ils voyaient en lui tous les signes annoncés par les prophètes ; mais ils ignoraient le mystère de sa divinité". Et c'est pourquoi saint Paul dit : "S'ils l'avaient connu, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de gloire."
Il faut cependant remarquer que leur ignorance n'excusait pas leur crime, puisque c'était en quelque manière une ignorance volontaire. En effet, ils voyaient les signes évidents de sa divinité ; mais par haine et jalousie, ils les prenaient en mauvaise part, et ils refusèrent de croire aux paroles par lesquelles il se révélait comme le Fils de Dieu. Aussi dit-il lui-même à leur sujet (Jn 15, 22) : "Si je n'étais pas venu, et si je ne leur avais pas parlé, ils n'auraient pas de péché ; mais maintenant ils n'ont pas d'excuse à leur péché." Et il ajoute : "Si je n'avais fait parmi eux les oeuvres que personne d'autre n'a faites, ils n'auraient pas de péché." On peut donc leur appliquer ce texte (Job 21, 14) : "Ils ont dit à Dieu : Éloigne-toi de nous, nous ne voulons pas connaître tes chemins."
- Quant aux petits, c'est-à-dire les gens du peuple, qui ne connaissaient pas les mystères de l’Écriture, ils ne connurent pleinement ni qu'il était le Messie, ni qu'il était le Fils de Dieu. Car bien que quelques-uns aient cru en lui, la multitude n'a pas cru. Parfois elle se demanda si Jésus n'était pas le Messie, à cause de ses nombreux miracles et de l'autorité de son enseignement, comme on le voit chez saint Jean (7, 31). Mais ces gens furent ensuite trompés par leurs chefs au point qu'ils ne croyaient plus ni qu'il soit le Fils de Dieu ni qu'il soit le Messie. Aussi Pierre leur dit-il : "Je sais que vous avez agi par ignorance, comme vos chefs" ; c'est-à-dire que ceux-ci les avaient trompés.
Solutions :
1. Ces paroles sont attribuées aux vignerons, qui symbolisent les dirigeants du peuple. Et ceux-ci savaient bien qu'il était l'héritier, le connaissant comme le Messie promis dans la loi.
Mais cette réponse semble contredite par les paroles du Psaume (2) : "Demande-moi, et je te donnerai les nations en héritage", adressées au même personnage que celles-ci : "Tu es mon Fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré." Donc, s'ils avaient su que c'est à Jésus qu'étaient adressés ces mots : "Demande-moi..." ils devaient par suite savoir qu'il était le Fils de Dieu. Saint Jean Chrysostome dit aussi à cet endroit : "Ils savaient qu'il était le Fils de Dieu." Et sur la parole : "Car ils ne savent pas ce qu'ils font", saint Bède précise : "Il faut croire qu'il ne prie pas pour ceux qui ont compris qu'il était le Fils de Dieu, mais qui ont préféré le crucifier plutôt que le confesser."
2. Avant de dire ces paroles, Jésus avait dit : "Si je n'avais pas fait parmi eux les oeuvres que personne d'autre n'a faites, ils n'auraient pas de péché." Et il dit ensuite : "Mais maintenant ils ont vu, et ils ont haï moi et mon Père." Cela montre que, voyant les oeuvres admirables du Christ, ce fut par haine qu'ils ne le reconnurent pas comme le Fils de Dieu.
3. L'ignorance volontaire n'excuse pas la faute, mais l'aggrave plutôt ; car elle prouve que l'on veut si violemment accomplir le péché que l'on préfère demeurer dans l'ignorance pour ne pas éviter le péché, et c'est pourquoi les Juifs ont péché comme ayant crucifié le Christ non seulement comme homme, mais comme Dieu.