Article 3 — Le Christ est-il ressuscité avec l'intégralité de son corps ?
Objections :
1. La chair et le sang font partie de l'intégrité du corps humain. Le Christ ne semble pas les avoir eus, car il est dit (1 Co 15, 50) : "La chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu." Or, le Christ est ressuscité dans la gloire du royaume de Dieu. Il semble donc qu'il n'a eu ni chair ni sang.
2. Le sang est une des quatre humeurs. Si donc le Christ a eu du sang, pour la même raison il a eu les autres humeurs, qui causent la corruption dans le corps des animaux. Par suite, le corps du Christ aurait été corruptible, ce qui est inadmissible. Le Christ n'a donc pas eu de chair et de sang.
3. Le corps du Christ ressuscité est monté au Ciel. Or, certaines Églises conservent comme une relique un peu de sang du Christ. Son corps n'est donc pas ressuscité dans l'intégrité de toutes ses parties.
Cependant :
Le Seigneur dit en parlant à ses disciples après la résurrection (Lc 24, 39) : "Un esprit n'a ni chair, ni os, comme vous voyez que j'en ai."
Conclusion :
On vient de le dire, le corps du Christ, à la résurrection, "s'est montré d'une même nature, mais d'une gloire différente". Or, tout ce qui appartient à la nature du corps humain, s'est trouvé intégralement dans le corps du Christ ressuscité. Il est évident qu'à la nature du corps humain appartiennent les chairs, les os, le sang, etc. Aussi tout cela s'est-il trouvé dans le corps du Christ ressuscité, et même intégralement, sans aucune diminution ; autrement, si tout ce qui était tombé par la mort n'avait pas été réintégré, il n'y aurait pas eu de résurrection parfaite. De là vient que le Seigneur a fait cette promesse à ses fidèles, d'après saint Matthieu (10, 30) : "Les cheveux de votre tête sont tous comptés." Et encore d'après saint Luc (21, 18) : "Pas un cheveu de votre tête ne périra."
Dire que le corps du Christ n'a pas eu la chair, les os, et les autres parties naturelles au corps humain relève de l'erreur d'Eutychès, évêque de Constantinople, qui prétendait que "notre corps, à la résurrection glorieuse, sera impalpable et plus subtil que le vent et l'air ; et que le Seigneur, après avoir réconforté le coeur des disciples qui le touchaient, avait rendu subtil tout ce que l'on pouvait toucher en lui". Saint Grégoire le Grand combat cette erreur, car le corps du Christ, après la résurrection, n'a pas été changé : "Le Christ ressuscité d'entre les morts désormais ne meurt plus" (Rm 6, 9). Aussi Eutychès, à sa mort, a-t-il rétracté son opinion. S'il est faux, en effet, que le Christ ait reçu lors de sa conception un corps d'une autre nature, par exemple, un corps céleste, comme l'affirmait Valentin, il est bien plus faux encore que lors de sa résurrection il ait repris un corps d'une autre nature ; il a repris alors pour une vie immortelle le corps qu'il avait assumé pour une vie mortelle lors de sa conception.
Solutions :
1. La chair et le sang dont parle saint Paul désigne non leur nature physique, mais, d'après saint Grégoire le Grand, la faute dont ils sont le siège, ou encore, d'après saint Augustin, la corruption à laquelle ils sont soumis ; celui-ci écrit, en effet : "Il n'y aura là ni corruption ni mortalité de la chair et du sang." Par conséquent, la chair, dans sa réalité physique, possédera le royaume de Dieu, selon le mot du Seigneur en saint Luc : "Un esprit n'a point de chair ni d'os, comme vous voyez que j'en ai" ; mais la chair sujette à la corruption n'entrera pas dans ce royaume ; aussi saint Paul ajoute-t-il aussitôt après le texte cité dans la première objection : "La corruption ne possédera pas l'incorruptibilité."
2. Saint Augustin continue dans le même traité : "Peut-être, à l'occasion du sang, notre contradicteur insistera-t-il pour nous embarrasser en disant : "Si le sang s'est trouvé dans le corps du Christ ressuscité, pourquoi pas aussi la pituite", c'est-à-dire le flegme ? "Pourquoi pas le fiel jaune", c'est-à-dire la bile ? "Pourquoi pas le fiel noir", c'est-à-dire l'humeur noire ? La science médicale elle-même ne nous atteste-t-elle pas que la nature de la chair résulte de ces quatre humeurs ? Qu'on ajoute tout ce que l'on voudra, pourvu qu'on évite d'y mettre la corruption ; autrement l'on corromprait la santé et la pureté de sa foi. La puissance divine est capable d'enlever de cette nature visible et palpable des corps les qualités qu'il lui plaît, et de laisser celles qu'il veut, de sorte que l'aspect demeure sans aucune souillure (de la corruption), que le mouvement subsiste sans aucune fatigue, que le pouvoir de se nourrir existe sans aucun besoin de nourriture."
3. Puisque tout le sang qui a coulé du corps du Christ appartenait à la réalité de la nature humaine, il a ressuscité avec le corps du Christ. La raison est la même pour toutes les autres parties du corps qui appartiennent à la réalité et à l'intégrité de la nature humaine. Quant au sang que certaines Églises gardent comme une relique, il n'a pas coulé du côté du Christ, mais miraculeusement, dit-on, d'une image du Christ qu'on avait frappée.