Article 4 — Les cicatrices que l'on voyait sur le corps du Ressuscité
Objections :
1. Il est écrit (1 Co 15, 32) : "Les morts ressuscitent incorruptibles." Or, les cicatrices et les blessures impliquent une corruption et une déficience. Il ne convenait donc pas que le Christ, auteur de la résurrection, ressuscite avec ses cicatrices.
2. Le corps du Christ est ressuscité dans son intégrité, on l’a dit précédemment. Or, les ouvertures des plaies sont contraires à l’intégrité du corps dont elles rompent la continuité. Il ne convenait donc pas que dans le corps du Christ demeurent les ouvertures de ses plaies ; certaines traces de ces blessures suffisaient pour qu’on y croie, comme Thomas à qui il fut dit (Jn 20, 29) : "Parce que tu as vu, Thomas, tu as cru."
3. Selon saint Jean Damascène : "Après la résurrection, le Christ a présenté certaines particularités, qu'il possédait non pas naturellement, mais selon un dessein providentiel, afin de certifier que le corps qui avait souffert était le même qui était ressuscité, par exemple les cicatrices". L'effet cesse avec la cause. Il semble donc que, lorsque les disciples furent certains de la résurrection, le Christ n'aurait plus eu de cicatrices. Mais il ne convenait pas à l'immortalité de la gloire que le Christ assume ce qui ne demeurerait pas, toujours en lui. Il semble donc qu'à la résurrection il ne devait pas reprendre son corps avec ses cicatrices.
Cependant :
Il y a la parole du Christ à Thomas (Jn 20, 27) : "Mets ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté."
Conclusion :
Il convenait que l'âme du Christ à la résurrection reprenne son corps avec ses cicatrices pour plusieurs raisons :
- 1° A cause de la gloire du Christ lui-même. Saint Bède écrit que, si le Christ a gardé ses cicatrices, ce n'est pas par impuissance de les guérir, mais "pour faire connaître à jamais le triomphe de sa victoire". Aussi saint Augustin fait-il cette remarque : "Sans doute, dans le royaume de Dieu, verrons-nous dans les corps des martyrs les cicatrices des blessures qu'ils ont reçues pour le nom du Christ. Car ce ne sera pas chez eux une difformité, mais un honneur ; et en eux resplendira une beauté qui ne sera pas celle du corps, tout en étant dans le corps, mais celle de la vertu."
- 2° Pour raffermir les coeurs de ses disciples au sujet "de la foi en sa résurrection".
- 3° "Pour montrer constamment à son Père, en suppliant pour nous, quel genre de mort il avait subi pour l'humanité."
- 4° "Pour insinuer à ceux qu'il rachetait par sa mort, avec quelle miséricorde il les avait aidés, en mettant sous leurs yeux les marques de sa mort même."
- 5° Enfin, "pour faire connaître, au jour du jugement, combien juste sera la condamnation portée". Aussi, comme l'observe saint Augustin : "Le Christ savait pourquoi il conservait dans son corps ses cicatrices. Il les a montrées à Thomas, qui ne voulait pas croire à moins de les toucher et de les voir ; il les montrera aussi un jour à ses ennemis et leur dira en les convainquant par sa vérité : "Voilà l'homme que vous avez crucifié ; voyez les blessures que vous lui avez faites ; reconnaissez le côté que vous avez percé ; car c'est par vous et pour vous qu'il a été ouvert, pourtant vous n'avez pas voulu y croire.""
Solutions :
1. Les cicatrices qui sont restées dans le corps du Christ n'impliquent ni corruption ni déficience, mais marquent le plus haut comble de gloire ; car elles sont comme des traces de sa vertu, et une beauté spéciale apparaîtra aux emplacements de ces blessures.
2. L'ouverture des plaies implique une solution de continuité dans le corps du Christ ; néanmoins tout cela est compensé par un plus grand éclat de gloire. Donc, si le corps est moins intègre, il est plus parfait. Quant à Thomas, non seulement il a vu les blessures, mais il les a touchées, car, dit le pape saint Léon : "Il lui suffisait, pour sa foi personnelle, de voir ; mais il a travaillé pour nous en touchant ce qu'il voyait".
3. Le Christ a voulu que les cicatrices de ses blessures demeurent dans son corps non seulement pour rendre certaine la foi de ses disciples, mais aussi pour les raisons que l'on a dites. Ces raisons montrent que les cicatrices resteront toujours dans son corps. Saint Augustin écrit : "Je crois que le corps du Seigneur se trouve dans le Ciel tel qu'il était au moment de son ascension." Et saint Grégoire le Grand écrit à son tour : "Si quelque chose a pu changer dans le corps du Christ après la résurrection, c'est que, contrairement à la doctrine véridique de saint Paul, le Seigneur après la résurrection est retourné à la mort. Qui oserait l'affirmer, sinon l'insensé qui nierait que la chair est vraiment ressuscitée ?" Il est donc évident que les cicatrices que le Christ a montrées sur son corps après la résurrection n'ont jamais, dans la suite, disparu de ce corps.