Article 6 — Le pouvoir judiciaire du Christ s'étend-il même aux anges ?
Objections :
1. Les anges, tant bons que mauvais, ont été jugés au commencement du monde, lorsque les uns sont tombés par le péché et que les autres ont été confirmés dans la béatitude. Or, ceux qui ont été jugés n'ont plus besoin d'autre jugement. Le pouvoir judiciaire du Christ ne s'étend donc pas aux anges.
2. Un même être ne peut à la fois juger et être jugé. Or, les anges viendront avec le Christ pour juger, comme on le dit en saint Matthieu (25, 31) : "Le Fils de l'homme viendra dans sa majesté et avec tous ses anges." Les anges ne doivent donc pas être jugés par le Christ.
3. En outre, les anges sont plus parfaits que les autres créatures. Donc, si le Christ est non seulement le juge des hommes, mais encore celui des anges, par la même raison il sera le juge de toutes les créatures. Or, cela semble faux, puisque c'est le propre de la providence de Dieu. On lit dans Job (34, 13) : "Qui lui a remis le gouvernement de la terre ? Qui lui a confié l'univers ?" Le Christ n'est donc pas le juge des anges.
Cependant :
L'Apôtre écrit (1 Co 6, 3) : "Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges ?" Mais les saints ne pourront juger que par l'autorité du Christ. Le Christ a donc, avec plus de raison encore, un pouvoir judiciaire sur les anges.
Conclusion :
Les anges sont soumis au pouvoir judiciaire du Christ non seulement selon sa nature divine, mais encore en raison de sa nature humaine. Trois motifs le mettent en évidence :
- 1° L'union étroite entre Dieu et la nature que le Christ a assumée. Car, dit l'épître aux Hébreux (2, 16) : "Ce n'est pas des anges qu'il se charge, mais de la postérité d'Abraham." C'est pourquoi l'âme du Christ plus qu'aucun ange fut remplie de la vérité du Verbe de Dieu. Aussi, comme le remarque saint Denys le pseudo-aréopagite l'âme du Christ illumine-t-elle les anges. D'où il suit qu'elle a le pouvoir de les juger.
- 2° En raison de l'abaissement de sa passion, la nature humaine du Christ mérite d'être élevée au-dessus des anges, de sorte que, selon la parole de saint Paul (Ph 2, 10), "au nom de Jésus tout genou fléchisse au Ciel, sur la terre et dans les enfers". C'est pourquoi le pouvoir judiciaire du Christ s'étend même aux anges, bons et mauvais. En signe de quoi il est dit dans l'Apocalypse (7, 11) : "Tous les anges se tenaient autour de son trône."
- 3° La mission que les anges exercent auprès des hommes dont le Christ est le chef, d'une manière spéciale. Aussi lit-on (He 1, 14) : "Tous sont des esprits au service de Dieu, envoyés en ministère pour ceux qui reçoivent l'héritage du salut."
Les anges sont soumis au jugement du Christ à trois titres divers :
- 1° Dans la répartition de leurs charges. Cette répartition se fait aussi par le Christ-Homme : "Les anges étaient à son service" (Mt 4, 11), et les démons lui demandaient d'être envoyés dans un troupeau de porcs (Mt 8, 31).
- 2° Dans les autres récompenses accidentelles que reçoivent les bons anges, à savoir la joie qu’ils éprouvent du salut des hommes, selon le mot du Seigneur en saint Luc (15, 10) : "Il y aura de la joie parmi les anges de Dieu pour un seul pécheur qui fait pénitence." Et aussi dans les peines accidentelles que subissent les démons et qui font leurs tourments ici-bas ou dans l'enfer. Cela même, en effet, appartient encore au Christ-Homme, puisqu'on lit dans saint Marc (1, 24) qu'un démon s'écria : "Qu'y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ?"
- 3° Dans la récompense essentielle des bons anges, qui est la vie éternelle, et dans la peine essentielle des démons, qui est la damnation éternelle. Mais ce jugement a été porté depuis l'origine du monde par le Christ, en tant qu'il est le Verbe de Dieu.
Solutions :
1. Cette objection est prise du jugement relatif à la récompense essentielle et à la peine principale.
2. D'après saint Augustin, bien que "l'être spirituel juge de toutes choses", il est toutefois jugé par la vérité elle-même. C'est pourquoi les anges, tout en exerçant un jugement du fait qu'ils sont des créatures spirituelles, sont néanmoins jugés par le Christ en tant qu'il est le Verbe.
3. Le pouvoir judiciaire du Christ s'étend non seulement aux anges, mais au gouvernement de toute la création. Au témoignage de saint Augustin les êtres inférieurs sont régis par Dieu selon un certain ordre, au moyen des créatures supérieures. L'âme du Christ qui est au-dessus de toute créature régit donc toutes choses. Aussi l'Apôtre écrit-il aux Hébreux (2, 5) : "Ce n'est pas à des anges que Dieu a soumis le monde terrestre à venir" ; comme l'explique la Glose, "le monde est soumis à celui dont nous parlons : au Christ".
Et voilà la raison pour laquelle Dieu n'a remis à aucun autre le gouvernement de la terre. Car c'est un seul et même être qui est à la fois Dieu et homme : le Seigneur Jésus Christ. Ce que nous avons dit sur le mystère de son Incarnation suffit présentement.
Après l'étude des mystères du Verbe incarné doit venir celle des sacrements de l'Église, car c'est du Verbe incarné qu'ils tiennent leur efficacité. Cette étude comprend premièrement le traité général des sacrements (Q. 60-65), deuxièmement les traités concernant chaque sacrement en particulier.
Le traité des sacrements en général examine les cinq points suivants :
- 1° L'essence du sacrement (Q. 60) ;
- 2° La nécessité des sacrements (Q. 61) ;
- 3° Les effets des sacrements (Q. 62-63) ;
- 4° Leur cause (Q. 64) ;
- 5° Leur nombre (Q. 65).