Article 1 — Le pouvoir judiciaire doit-il être attribué au Christ ?
Objections :
1. Le jugement appartient au maître, selon saint Paul (Rm 14, 4) : "Qui es-tu, toi, pour juger le serviteur d'autrui ?" Or, être maître des créatures est commun à toute la Trinité. Le pouvoir judiciaire ne doit donc pas être attribué spécialement au Christ.
2. On lit dans Daniel (7, 9) : "L'Ancien des jours est assis", et un peu plus loin : "Le tribunal est constitué et les livres sont ouverts." Or, l'Ancien des jours désigne le Père, puisque, d'après saint Hilaire "dans le Père se trouve l'éternité". Le pouvoir judiciaire doit donc être attribué au Père plutôt qu'au Christ.
3. Il appartient de juger à celui qui accuse. Or cela est du ressort du Saint-Esprit, car le Seigneur dit en saint Jean (16, 8) : "Lorsque le Saint-Esprit viendra, il accusera le monde, à propos du péché, de la justice et du jugement." Le pouvoir judiciaire appartient donc au Saint-Esprit plutôt qu'au Christ.
Cependant :
Il est écrit dans les Actes (10, 42) au sujet du Christ : "C'est lui qui est établi par Dieu juge des vivants et des morts."
Conclusion :
Trois qualités sont requises pour prononcer un jugement :
- 1° Le pouvoir de contraindre les sujets. Aussi est-il dit dans l'Ecclésiastique (7, 6) : "Ne cherche pas à devenir juge, si tu n'es pas capable d'extirper l'injustice."
- 2° Le zèle de la droiture, afin de rendre les jugements, non par haine ou par envie, mais par amour de la justice, selon les Proverbes (3, 12) : "Dieu châtie ceux qu'il aime, et comme un père se complaît en son fils."
- 3° La sagesse, qui sert à établir le jugement, selon l'Ecclésiastique (10, 1) : "Le juge sage jugera son peuple." Les deux premières qualités sont nécessaires avant le jugement. Mais la troisième est proprement celle qui concourt à établir le jugement ; la norme même du jugement, en effet, c'est la loi de la sagesse ou de la vérité selon laquelle on juge.
Le Fils étant la "Sagesse engendrée", la Vérité qui procède du Père et le représente parfaitement, il s'ensuit que le pouvoir judiciaire est attribué en propre au Fils de Dieu. Aussi saint Augustin écrit-il : "Telle est cette Vérité immuable qu'on appelle justement la loi de tous les arts, et l'art de l'Artiste tout-puissant. Nous et toutes les âmes raisonnables, nous jugeons avec rectitude et selon la vérité des choses qui nous sont inférieures ; ainsi seule la Vérité elle-même juge de nous, quand nous lui sommes unis. De la Vérité elle-même personne ne juge, pas même le Père ; car elle ne lui est pas inférieure. Aussi ce que le Père juge, c'est par elle qu'il le juge." Et il conclut : "Le Père ne juge personne, mais il a livré tout jugement à son Fils."
Solutions :
1. Cet argument prouve que le pouvoir judiciaire est un privilège commun à toute la Trinité ; et cela est vrai. Néanmoins, le pouvoir judiciaire est attribué au Fils, en vertu d'une appropriation, on vient de le dire.
2. D'après saint Augustin, l'éternité est attribuée au Père à titre de principe, car elle-même implique dans sa notion cette idée de principe. Saint Augustin dit aussi en ce même endroit que le Fils est "l'art du Père". Ainsi donc l'autorité nécessaire pour juger est attribuée au Père, en tant qu'il est le principe du Fils ; mais la raison même de jugement est attribuée au Fils qui est l'art et la sagesse du Père ; par suite, le Père a tout fait par son Fils en tant que celui-ci est son art, et il jugera aussi toutes choses par son Fils en tant que celui-ci est sa sagesse et sa vérité. Cela est signifié dans Daniel : on y lit d'abord (7, 9) : "L'Ancien des jours est assis" ; puis : "Le Fils de l'homme parvint jusqu'à l'Ancien des jours et il lui donna la puissance, l'honneur et la royauté" (7, 13). Par là on donne à entendre que l'autorité requise pour juger réside dans le Père, de qui le Fils a reçu pouvoir de juger.
3. D'après saint Augustin, si le Christ déclare que le Saint-Esprit accusera le monde à propos du péché, "c'est comme s'il disait : lui-même répandra dans vos coeurs la charité ; car, une fois la crainte chassée, vous aurez la liberté d'accuser". Ainsi donc, le jugement est attribué au Saint Esprit, non quant à la notion de jugement, mais pour les dispositions affectives que le jugement implique de la part des hommes.