Article 1 — Les suffrages d’un fidèle peuvent-ils être utiles à un autre ?
Objections :
1. "Ce qu’on aura semé, dit saint Paul, on le moissonnera" (Galates 6, 7). Mais profiter des suffrages d’un autre, c’est moissonner ce que l’on n’a pas semé. La réponse semble donc négative.
2. La justice de Dieu a pour fonction de rendre à chacun selon ses mérites. "Tu rends à chacun selon ses oeuvres", dit le Psalmiste (62, 12), Mais cette justice est indéfectible et empêche donc qu’on puisse se prévaloir des oeuvres d’autrui.
3. Une oeuvre est méritoire pour la même raison qu’elle est louable, et qui est qu’elle soit volontaire. Or, une oeuvre étrangère ne nous attire aucune louange ; elle ne nous confère donc aussi aucun mérite.
4. La justice divine récompense le bien comme elle punit le mal. Or, personne n’est puni pour le mal commis par un autre (Ez 18, 20) : "L’âme qui pèche, c’est elle qui mourra". Le bien n’est donc pas davantage communicable.
Cependant :
1. Le Psalmiste (118, 63) dit : "J’ai part avec tous ceux qui te craignent", etc.
2. Tous les fidèles unis par la charité "ne font qu’un seul corps, qui est l’Église". Mais, dans un même corps, les membres s’aident les uns les autres.
Conclusion :
Nos actes peuvent avoir un double effet : l’acquisition d’un état, par exemple, la béatitude par les oeuvres méritoires ; l’acquisition de quelque chose d’accessoire à cet état, par exemple, une récompense accidentelle ou la rémission d’une dette. De plus, nos actes peuvent obtenir ce double effet d’une double manière par mode de mérite, par mode de prière ; et ces deux modes diffèrent en ce que le premier repose sur la justice, le second, sur la seule libéralité de celui que l’on prie.
Il faut donc répondre que, s’il s’agit d’un état, personne ne peut l’obtenir pour un autre par mode de mérite, en ce sens qu’il est impossible que, par mes bonnes oeuvres, un autre mérite la vie éternelle. En effet, l’état de gloire est accordé à chacun selon sa capacité, selon les dispositions qui proviennent de ses actes et non de ceux d’autrui ; en notant bien qu’il s’agit des dispositions qui rendent digne de la récompense.
Mais, par mode de prière, on le peut, tant que le terme n’est pas atteint ; par exemple, on peut obtenir pour un autre l’état de grâce. Puisque l’efficacité de la prière dépend de la libéralité de Dieu que l’on prie, elle peut donc s’étendre à tout ce que la toute-puissance divine peut réaliser, en harmonie avec l’ordre providentiel.
S’il s’agit de quelque chose d’accessoire à un état, on peut l’obtenir pour un autre non seulement par mode de prière, mais encore par mode de mérite ; et cela, de deux manières :
- 1° En vertu d’une communication dans le principe radical de l’oeuvre, qui est la charité pour les oeuvres méritoires. De là vient que chacun de ceux qui sont unis ensemble par la charité bénéficie des bonnes oeuvres de tous ; chacun, cependant, selon l’état où il est : c’est ainsi qu’au Ciel chacun des élus se réjouit du bonheur de tous les autres. C’est ce qu’exprime l’article du Symbole : "la communion des saints".
- 2° En vertu de l’intention de celui qui fait de bonnes oeuvres, et qui les fait spécialement dans le but qu’elles soient utiles à celui-ci ou à celui-là. Dès lors, ces oeuvres appartiennent en quelque sorte à ceux pour qui elles ont été faites, par une espèce de donation. Elles peuvent donc leur servir, soit pour satisfaire à la justice de Dieu, soit pour toute autre chose qui les laisse dans l’état où ils sont.
Solutions :
1. La moisson dont il s’agit ici, c’est la vie éternelle : "Le moissonneur recueille du fruit pour la vie éternelle" (Jn 4, 36). Or, la vie éternelle n’est accordée qu’en récompense d’oeuvres personnelles. Si on l’obtient pour un autre, c’est toujours à la condition qu’il la méritera par ce qu’il fera lui-même : les prières lui valent la grâce, dont le bon usage lui mérite la vie éternelle.
2. L’oeuvre faite pour quelqu’un lui appartient ; de même, l’oeuvre faite par celui avec lequel je suis un, est en quelque sorte mienne. Il n’est donc pas contraire à la justice de Dieu que quelqu’un bénéficie des bonnes oeuvres de ceux qui lui sont Unis par la charité ou des bonnes oeuvres faites à son intention. La justice humaine elle-même permet qu’un homme satisfasse à la place d’un autre.
3. La louange récompense la manière d’agir c’est "cette relation" de puissance à acte qu’elle vise. Or, l’oeuvre d’autrui ne met et ne montre en nous-mêmes aucune disposition à agir bien ou mal : c’est pour cela qu’elle ne nous attire aucune louange ; sinon indirectement, dans la mesure où nous y avons contribué par nos conseils, notre assistance, nos encouragements, etc. - Au contraire, une oeuvre peut être méritoire pour quelqu’un, non pas toujours en proportion de son état ou de ses dispositions, mais par rapport à quelque chose d’accessoire.
4. Enlever à quelqu’un ce qui lui est dû est directement contraire à la justice ; lui donner ce qui ne lui est pas dû n’est pas contraire, mais supérieur à la justice c’est de la libéralité. Or, nul ne peut être puni pour les fautes d’autrui qu’en perdant quelque chose de son bien personnel, ce qui répugne tout autrement que de gagner quelque chose par les bonnes oeuvres d’autrui.