Article 8 — Les suffrages sont-ils utiles de quelque manière aux âmes qui sont au Ciel ?
Objections :
1. Nous lisons dans une oraison de la messe de saint André : "De même que les saints mystères servent à la gloire de vos saints, de même puissent-ils servir à notre guérison". Or, le mystère de l’autel est le premier de tous les suffrages.
2. "Les sacrements réalisent ce qu’ils symbolisent". Or, la troisième partie de l’hostie, qui est déposée dans le calice, symbolise les âmes bienheureuses.
3. Les élus ne se réjouissent pas seulement de leur propre bien, mais encore du bien des autres, ainsi qu’il est dit dans saint Luc (15, 10) : "Il y a de la joie aux anges de Dieu pour un seul pécheur qui fait pénitence". Les bonnes oeuvres des vivants procurent donc un accroissement de joie aux âmes qui sont au Ciel.
4. "Si les païens, dit saint Jean Damascène, brûlent avec les morts ce qui leur appartenait, combien plus, ô fidèle, dois-tu faire suivre le fidèle défunt de ce qui était à lui, non pour réduire ces objets en cendres, mais pour les faire servir à une plus grande gloire si c’est un pécheur qui est mort, afin que la dette soit payée ; si c’est un juste, afin que la récompense soit donnée".
Cependant :
1. Saint Augustin dit : "L’Église regarde comme une injustice de prier pour un martyr, aux prières duquel nous devons nous recommander".
2. On ne peut aider que celui qui est dans le besoin. Mais les élus ne manquent absolument de rien. Les suffrages de l'Église ne peuvent donc les aider.
Conclusion :
Par sa nature même, le suffrage est une assistance, qui ne convient donc en aucune façon à qui ne manque de rien seul, l’indigent peut être assisté. Dès lors, puisque les saints du Ciel ne connaissent plus aucune indigence, "enivrés qu’ils sont des délices de la maison du Seigneur" (Ps 35, 9), ils n’ont que faire des suffrages.
Solutions :
1. Ces expressions ne doivent pas s’entendre d’un profit que retireraient les saints de la célébration de leurs fêtes. Le profit est pour nous qui célébrons plus solennellement leur gloire ; tout de même que, du fait que nous connaissons et louons Dieu et que, d’une certaine manière, sa gloire augmente en nous, Dieu n’y gagne rien, c’est nous qui y gagnons.
2. Sans doute, les sacrements "réalisent ce qu’ils symbolisent" ; cependant, ils ne réalisent pas tout ce qu’ils symbolisent : autrement, comme ils symbolisent le Christ, il faudrait donc dire qu’ils réalisent quelque chose en lui, ce qui est absurde. Mais, par la vertu du Christ, ils réalisent ce qu’ils signifient dans celui qui les reçoit. Ainsi donc, le sacrifice offert pour les fidèles défunts n’est pas utile aux saints, mais, par le mérite des saints qui sont commémorés ou signifiés dans la célébration, il est utile à ceux pour qui il est offert.
3. Les saints du Ciel se réjouissent de tous nos biens ; cependant la multiplication de nos joies n’augmente la leur que matériellement. En effet, l’augmentation essentielle ou formelle d’un sentiment dépend de la nature même de son objet. Or, l’objet unique de la joie universelle des saints, c’est Dieu lui-même, et cette joie est invariable car, si elle ne l’était pas, leur récompense, dans ce qu’elle a d’essentiel, varierait, puisqu’elle consiste en cette joie même. Dès lors, la multiplication des biens, dont Dieu est pour eux l’unique raison de se réjouir, ne leur donne pas nécessairement une joie plus intense, mais seulement plus étendue. On ne peut donc pas dire non plus que nos bonnes oeuvres les aident.
4. Les suffrages obtiennent que la récompense soit donnée non pas au juste lui-même, mais à celui qui les fait.
A moins de dire qu’ils contribuent à la récompense d’un fidèle défunt dans la mesure où, de son vivant, il a fait l’acte méritoire de les solliciter.