Pourtant, en défendant Thamar ou Ruth, je ne conteste pas que même des pécheurs aient compté parmi les ancêtres de la famille du Seigneur. C'est pour éviter de les mentionner que S. Luc a suivi une autre ligne généalogique : il n'a pas jugé à propos de nommer Achab, ni Jéchonias, ni, en fin de compte, l'épouse d'Urie, pour montrer la suite sans tache de la lignée sacerdotale. Mais si son dessein se justifie en raison, celui de S. Matthieu n'est pas opposé à la juste raison : puisqu'il annonçait la bonne nouvelle du Seigneur engendré selon la chair pour prendre sur Lui les péchés de tous, soumis aux injures, soumis à la Passion, il ne devait pas, a-t-il pensé, le montrer dépourvu d'une bonté qui n'écarterait même pas l'affront d'une origine entachée. Du même coup, l'Église ne rougirait pas d'être recrutée parmi des pécheurs, puisque le Seigneur naîtrait de pécheurs. Enfin II ferait de ses ancêtres eux-mêmes les premiers bénéficiaires de la Rédemption. Ainsi nul ne penserait qu'une tare d'origine puisse mettre obstacle à la vertu, ne se vanterait insolemment de la noblesse de sa race, ni ne rougirait avec une honte excessive des crimes de ses ancêtres, ayant la ressource de voiler ses origines sous les fleurs de la vertu.