Ainsi donc la première source du devoir est la prudence. Qu'est-ce en effet qui accomplit aussi pleinement le devoir que d'offrir au créateur zèle et respect ? Cette source cependant s'écoule aussi vers toutes les autres vertus ; il ne peut en effet exister de justice sans prudence : l'examen de ce qui est juste ou de ce qui est injuste est assurément le fait d'une prudence pas banale ; l'erreur dans les deux cas est extrême. « Celui en effet qui juge juste ce qui est injuste, et injuste ce qui est juste, est en abomination devant Dieu. A quoi bon abonder en justice pour l'imprudent ? » dit Salomon. Il n'est pas, d'autre part, de prudence sans justice : en effet, la piété à l'égard de Dieu est le début de l'intelligence. En quoi l'on s'avise que ce mot a été traduit plutôt qu'inventé par les sages de ce monde : « la piété est le fondement de toutes les vertus ».
De la justice relève la piété, due en premier lieu à Dieu, en second lieu à la patrie, en troisième lieu aux parents et pareillement à tous, piété qui est elle-même conforme à l'enseignement de la nature, puisque, dès le tout jeune âge, aussitôt que le sentiment a commencé de se répandre en nous, nous aimons la vie comme un don de Dieu, nous chérissons la patrie et nos parents, puis les enfants de même âge auxquels nous désirons nous joindre. De là naît la charité qui donne la préférence aux autres sur soi, au lieu de rechercher ce qui revient à soi, en quoi réside le principe de la justice.
II est aussi inné chez tous les êtres vivants, d'abord de veiller à leur conservation, de se garder de ce qui est nocif, de désirer ce qui est profitable « comme la nourriture, comme les gîtes » pour se défendre, grâce à eux, du danger, des pluies, du soleil, ce qui relève de la prudence. Il s'ensuit aussi que tous les genres d'êtres vivants « sont sociaux par nature », tout d'abord avec ceux qui partagent leur propre genre et leur conformation, ensuite également avec tous les autres ; ainsi voit-on les bovins se plaire en troupeaux, les chevaux en bandes, et essentiellement les semblables avec leurs semblables ; les cerfs aussi se joindre aux cerfs et très souvent aux hommes. Et maintenant que dire de l'ardeur à procréer et de la postérité ou encore de l'amour des parents , où réside une forme éminente de la justice ?
II est donc clair que ces vertus et toutes les autres sont apparentées entre elles : le courage aussi qui, ou bien à la guerre protège la patrie contre les barbares, ou bien en temps de paix défend les faibles, ou bien les compagnons contre les bandits, accomplit pleinement la justice ; d'autre part, savoir par quelle résolution défendre et aider, saisir aussi les opportunités des moments et des lieux, relèvent de la prudence et du tact ; et la tempérance elle-même sans la prudence ne peut savoir la manière ; connaître l'opportunité et rendre suivant la mesure relèvent de la justice ; et en tout cela la grandeur d'âme est nécessaire, avec un certain courage de l'esprit, très souvent aussi du corps, pour que l'on puisse accomplir ce que l'on veut.