C'est donc une belle chose que nous nous rafraîchissions de l'exhortation des divines Écritures et qu'en nous, comme une rosée, descendent les paroles de Dieu. Ainsi, lorsque tu t'es assis à cette table du puissant, comprends quel est ce puissant ; établi dans le paradis du délice et ayant place au festin de la Sagesse, examine ce qu'on te présente : la divine Ecriture est le festin de la sagesse, chacun des livres en constitue chacun des plats. Comprends d'abord ce que comportent les mets de ces plats, et alors mets-y la main ; de cette façon, ce que tu lis ou que tu reçois du Seigneur ton Dieu, tu l'exécuteras par tes œuvres, et la faveur qui t'a été donnée, tu la rendras effective par tes devoirs ; à la manière de Pierre et Paul qui, par l'évangélisation, rendirent une sorte de réciproque à l'auteur du bienfait reçu si bien qu'ils peuvent dire chacun : « C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce ne fut pas pauvre en moi, mais j'ai travaillé plus intensément qu'eux tous ».
L'un donc donne en retour le fruit du bienfait reçu, comme de l'or pour de l'or, de l'argent pour de l'argent ; un autre son travail ; un autre rend — peut-être encore plus largement — ses seuls sentiments. Que faire en effet si l'on ne dispose d'aucune possibilité de rendre ? Dans le retour d'un bienfait, l'âme fait plus que la fortune, et la bienveillance a plus d'importance que la faculté de rendre la faveur. On témoigne en effet sa reconnaissance avec cela même que l'on possède. Grande donc la bienveillance qui, même si elle ne donne rien, prouve davantage ; et bien qu'elle n'ait rien en patrimoine, elle fait largesse à un plus grand nombre ; et elle le fait sans aucun préjudice pour elle-même et au bénéfice de tous. Et c'est pourquoi la bienveillance l'emporte sur la générosité elle-même : la première est plus riche en valeurs morales que la seconde en faveurs ; plus nombreux sont en effet ceux qui ont besoin d'un bienfait que ceux qui sont dans l'abondance.
Mais la bienveillance existe, d'une part jointe à la générosité — bienveillance dont la générosité elle-même procède : lorsque la disposition à se montrer large est suivie de la pratique des largesses — elle existe d'autre part séparée et distincte. En effet là où manque la générosité, la bienveillance demeure, comme une sorte de mère commune de tous, qui lie et noue l'amitié : elle est fidèle dans les conseils, joyeuse dans la prospérité, affligée dans les tristesses ; de sorte que chacun s'en remet à la bienveillance plutôt qu'au conseil du sage : ainsi David, bien qu'il fût plus expérimenté, avait cependant confiance dans les conseils de son cadet Jonathan. Supprime la bienveillance de la pratique des hommes, ce sera comme si tu enlevais du monde le soleil ; car sans la bienveillance il ne peut y avoir de vie praticable entre les hommes, par exemple montrer son chemin au voyageur, rappeler celui qui s'égare, offrir l'hospitalité — ce n'était donc pas vertu banale dont s'applaudissait Job en disant : « L'étranger n'habitait pas dehors, ma porte était ouverte à tout venant » — donner de l'eau, d'une eau courante ; communiquer la lumière, de sa propre lumière. Et ainsi la bienveillance est en toutes ces choses comme la source d'eau qui refait celui qui a soif, comme la lumière qui brille aussi chez les autres, sans manquer à ceux qui ont communiqué aux autres la lumière, de leur propre lumière ».
C'est aussi générosité de la bienveillance, si tu as quelque reconnaissance de dette d'un débiteur, la déchirant, de la remettre sans avoir, du débiteur, rien reçu de ton dû. Ce que, par son exemple, le saint Job nous avertit que nous devons faire : celui qui a, de fait, n'emprunte pas et celui qui n'a pas, ne se libère pas d'une obligation. Pourquoi donc aussi, si tu ne peux pas exiger toi-même, conserves-tu pour des héritiers cupides une obligation qu'il t'est possible de rendre, avec le mérite de ta bienveillance, sans préjudice d'argent ?
Or donc, pour examiner plus complètement la bienveillance : à partir d'abord des personnes de la famille, c'est-à-dire des fils, des parents, des frères, elle est parvenue, par le progrès des alliances, dans le cercle des cités, et sortie du paradis, a rempli le monde. Ainsi, après que Dieu eut placé dans l'homme et dans la femme la disposition de bienveillance, il dit : « Ils seront tous deux en une seule chair » et en un seul esprit. D'où vient qu'Eve se fia au serpent, car elle qui avait reçu la bienveillance, ne pensait pas que la malveillance existait.