Réfutation de trois objections. Mais beaucoup se détournent du devoir de la miséricorde distributive, en pensant que le Seigneur ne se soucie pas des actes de l'homme, ou qu'il ne sait pas ce que nous faisons dans le secret, ce qu'il y a dans notre conscience ; ou bien en pensant que son jugement n'est pas du tout juste, puisqu'ils voient les pécheurs regorger de richesses, jouir des honneurs, de la santé, d'enfants, tandis qu'ils voient au contraire les justes vivre pauvres, privés d'honneurs, sans enfants, malades dans leur corps, fréquemment dans le deuil.
Digression sur Job. Et cette question n'est pas sans importance, puisqu'aussi bien les trois rois amis de Job le déclaraient pécheur pour cette raison qu'ils le voyaient devenu pauvre, de riche qu'il était, privé d'enfants, de père comblé qu'il était, couvert d'ulcères, tuméfié de meurtrissures, déchiré de blessures depuis la tête jusqu'aux pieds. Mais le saint Job leur présente cette objection : Si moi je souffre ces maux à cause de mes péchés, « pourquoi les impies vivent-ils ? Or ils ont pris de l'âge et leur descendance est riche à souhait, leurs enfants sont sous leurs yeux, leurs maisons sont florissantes, ils n'ont de crainte d'aucun côté : le fouet brandi par Dieu ne l'est pas sur eux. »
Voyant cela le faible est troublé en son coeur et détourne son zèle. Sur le point de citer ses propos, le saint Job auparavant les fit précéder de ces paroles : « Supportez-moi, mais je parlerai, ensuite raillez-moi. Car même si je suis accusé, c'est comme un homme que je suis accusé. Supportez donc le poids de mes propos, » Je suis en effet sur le point de citer ce que je n'approuve pas, mais c'est pour vous réfuter que j'exprimerai des propos impies. Ou du moins, car tel est le texte : « Mais quoi ? Est-ce par un homme que je suis accusé ?» cela veut dire : un homme ne peut me convaincre d'avoir péché, même si je suis digne d'être accusé, car ce n'est pas d'après une faute manifeste que vous m'accusez, mais d'après des malheurs que vous mesurez la gravité des péchés. Le faible donc, voyant que les pécheurs regorgent d'heureuses prospérités, tandis qu'il est écrasé, dit au Seigneur : « Va-t-en loin de moi, je ne veux pas connaître tes voies ; à quoi bon t'avoir servi ou quelle utilité à être allé vers toi ? Tous les biens sont aux mains des impies, quant à leurs ?uvres, il ne les voit pas. »
On loue chez Platon ce qu'il fit dans sa République : l'interlocuteur qui avait reçu le rôle de disserter contre la justice, demandait pardon de paroles qu'il n'approuvait pas, et disait que c'était en vue de découvrir le vrai et d'élucider le sujet de la discussion, que ce personnage lui avait été imposé. Ce que Tullius approuva jusqu'à penser lui-même, dans les livres qu'il écrivit sur la République, qu'il fallait parler en ce sens.
Combien plus ancien qu'eux, Job, lui qui, le prémier, a inventé ce procédé et qui, non pas pour décorer son éloquence mais pour prouver la vérité, a estimé qu'il fallait d'abord l'employer. Et lui-même aussitôt dénoua la question, ajoutant que « la lumière des impies s'éteint et que leur ruine est à venir », que Dieu, maître en sagesse et en éducation, ne se trompe pas mais qu'il est le juge de la vérité ; et que pour cette raison le bonheur de chacun ne doit pas être apprécié selon l'opulence extérieure, mais selon la conscience intime qui distingue les mérites des innocents et des infâmes, en arbitre véridique et incorruptible des châtiments et des récompenses. L'innocent meurt en possession de sa pureté morale, dans l'opulence de son propre bon vouloir, en montrant une âme pour ainsi dire florissante de santé. Mais le pécheur en vérité, bien qu'il vive extérieurement dans l'opulence et qu'il ruisselle de délices, qu'il exhale les parfums, achève sa vie dans l'amertume de son âme et finit son dernier jour, sans ramener rien de bon de tout ce dont il s'est gorgé, sans rien emmener avec lui que les mérites de ses forfaits.
Pensant à tout cela, nie si tu le peux, que la rémunération appartient au jugement de Dieu. Le premier est heureux du fait de son état d'âme, le second malheureux ; le premier est absous par son propre jugement, le second condamné ; le premier est joyeux dans sa fin, le second affligé. Aux yeux de qui peut-il être absous, celui qui pas même à ses propres yeux n'est innocent ? Dites-moi, dit Job, où est la protection de ses tentes ? On ne trouvera pas sa trace. La vie du criminel en effet est comme un rêve : a-t-il ouvert les yeux ? Son repos est passé, le plaisir a disparu . Encore que cela même qui apparaît, le repos des impies, même pendant leur vie, soit en enfer : c'est vivants en effet, qu'ils descendent aux enfers.
Tu vois le festin du pécheur, mais interroge sa conscience. N'est-ce pas une puanteur plus pénible que celle de tous les sépulcres ? Tu regardes sa joie et tu admires sa santé physique, son opulence en enfants et en richesses ; mais examine les plaies et les meurtrissures de son âme, l'affliction de son c?ur. De fait, pourquoi parlerais-je de ses richesses, puisque tu as lu dans l'Écriture : « Car ce n'est pas dans l'opulence qu'est sa vie », puisque tu sais que, même s'il te paraît riche, à ses propres yeux il est pauvre, et puisqu'il réfute ton jugement par le sien ? Pourquoi parlerais-je aussi du grand nombre de ses enfants et de sa vigueur, puisque lui précisément se lamente sur lui-même, et prononce qu'il sera sans héritier, puisqu'il ne veut pas que ses imitateurs soient ses successeurs ? Il n'est en eflet aucun héritage du pécheur . Ainsi donc, l'impie est à lui-même son propre châtiment, tandis que le juste est à lui-même sa propre récompense ; et l'un et l'autre perçoivent sur eux-mêmes le prix de leurs bonnes ou de leurs mauvaises oeuvres.