Mais revenons au sujet, de crainte que nous ne paraissions avoir laissé de côté le plan fixé, pour la raison que nous nous opposons à l'opinion de ces gens : du fait qu'ils voient tous les criminels riches, joyeux, honorés, puissants, alors que la plupart des justes sont dans le besoin et sont faibles, ils pensent, ou bien que Dieu n'a souci de rien à notre sujet, comme disent les épicuriens ; ou bien qu'il ignore les actes des hommes, comme le pensent les infâmes ; ou bien, s'il est vrai qu'il sait tout, qu'il est un juge inique, de souffrir que les bons soient dans le besoin, tandis que les méchants sont dans l'opulence. Et ce ne fut pas une sorte de digression superflue que de donner réponse à une telle opinion par l'état d'âme de ceux mêmes qu'on juge heureux, alors que les intéressés en personne s'estiment malheureux. J'ai pensé en effet que ces mêmes gens se feraient plus facilement confiance à eux-mêmes, qu'à nous.
Après en avoir terminé avec cette objection, je pense que c'est chose aisée de réfuter toutes les autres et d'abord l'affirmation de ceux qui estiment que Dieu n'a en aucune manière le souci du monde, comme l'affirme Aristote : sa providence descend jusqu'à la lune. Et quel ouvrier négligerait le souci de son œuvre ? Lequel abandonnerait et délaisserait ce que lui-même a estimé devoir réaliser ? Si c'est un outrage de gouverner, n'en est-ce pas un plus grand d'avoir fait exister, puisqu'il n'est aucune injustice à n'avoir pas fait exister quelque chose, tandis que ne pas avoir souci de ce qu'on a fait exister, est le comble de la malveillance ?
Que s'ils renient Dieu leur créateur, ou s'ils estiment qu'ils sont comptés au nombre des bêtes sauvages et des animaux, que dire de gens qui se condamnent par cet outrage ? Eux-mêmes affirment que Dieu va à travers toutes choses et que toutes choses subsistent en sa puissance, que sa force et sa majesté pénètrent à travers tous les éléments, les terres, le ciel, les mers ; et ils regardent comme un outrage pour lui, s'il pénètre l'intelligence humaine ? ce que lui-même nous a donné de plus remarquable ? et s'il y entre par la science de sa divine majesté ?
Mais les philosophes que l'on juge sensés, se moquent eux-mêmes du maître de ces gens, comme d'un ivrogne et d'un avocat du plaisir . Quant à l'opinion d'Aristote, qu'en dirai-je, lui qui pense que Dieu est satisfait de son territoire et qu'il vit à la mesure délimitée d'un royaume, comme le disent les fables des poètes ? Ceux-ci rapportent que l'univers a été partagé entre trois, de telle façon qu'en vertu du sort, à l'un est échu de tenir en son pouvoir le ciel, à un autre la mer, à un autre les enfers ; et ils rapportent que les trois veillent à ne pas provoquer la guerre entre eux, en s'occupant indûment des parts des autres 7. De la même manière donc, Aristote affirme que Dieu n'aurait pas le souci des terres, de même qu'il n'a pas le souci de la mer ou de l'enfer. Et comment les mêmes philosophes rejettent-ils les poètes qu'ils suivent ?