TheoFonsAux sources de la foi

Les Devoirs des ministres

OFFM · Ambroise de Milan · 391 · FR · 550 paragraphes · Psaumes : Vulgate · livres-mystiques.com ↗

Que l'on se garde de la colère, ou si l'on ne peut d'avance s'en garder, qu'on la contienne ; l'irritation est en effet mauvaise conseillère de péché, elle qui bouleverse l'âme au point de ne pas laisser de place à la raison. La première chose est donc, si cela peut se faire, que le calme du caractère devienne une seconde nature, par une sorte d'habitude, par manière d'être, par résolution. Ensuite, puisque, la plupart du temps, la passion se trouve ancrée dans la nature et le caractère à ce point qu'on ne peut l'arracher ni l'éviter : si l'on a pu la prévenir, qu'on la réprime par la raison ; ou bien si l'âme a été envahie par l'irritation avant qu'elle ait pu, grâce à la réflexion, la prévoir et la prévenir afin de n'être pas envahie, réfléchis à la manière de vaincre la passion de ton âme, d'apaiser ta colère. Résiste à la colère si tu peux, retire-toi si tu ne peux pas, car il est écrit : « Faites place à la colère . »

Jacob se retira avec bonté devant son frère qui était irrité et, fort du conseil de Rebecca, c'est-à-dire de la patience, il préféra vivre au loin et séjourner en pays étranger plutôt que d'exciter l'irritation de son frère, puis revenir quand il pensa son frère apaisé. Et c'est pour cette raison qu'il trouva si grand crédit près de Dieu. Par quels hommages ensuite, par combien de présents se réconcilia-t-il son frère lui-même, en sorte que celui-ci ne se souvint pas de la bénédiction dérobée, mais se souvint de la compensation offerte !

Par conséquent si la colère a déjà surpris et envahi ton âme et si elle a monté en toi, n'abandonne pas ton rôle. Ton rôle est la patience, ton rôle est la raison ; la sagesse est ton rôle, ton rôle est de calmer l'irritation. Ou alors si l'opiniâtreté de qui te répond, t'a troublé et si son outrance t'a poussé à l'irritation, si tu n'as pu apaiser ton âme, retiens ta langue. Il est écrit en effet : « Garde ta langue du mal et que tes lèvres ne profèrent pas la tromperie », puis : « Recherche la paix et poursuis-la . » Vois cette paix du saint Jacob, quelle grandeur. D'abord, tâche de calmer ton âme ; si tu n'as pas eu le dessus, mets un frein à ta langue ; ensuite n'omets pas de chercher la réconciliation. Les orateurs du monde ont mis dans leurs livres ces principes, après les avoir pris des nôtres mais celui-là a le mérite de cette pensée qui le premier l'a exprimée.

Ainsi donc évitons ou tempérons la colère, pour qu'elle ne soit pas ou bien retranchée à nos mérites ou bien ajoutée à nos défauts. Ce n'est pas chose ordinaire d'apaiser sa colère ; ce n'est pas moindre que de n'être pas emporté du tout. La première dépend de nous, la seconde de la nature. Ainsi les emportements chez les enfants sont inoffensifs : ils offrent plus d'agrément que d'amertume. Et s'il est vrai que les enfants s'emportent vite entre eux, ils se calment facilement et courent se rejoindre avec plus de douceur ; ils ne savent se traiter avec ruse et artifice. Ne méprisez pas ces enfants dont le Seigneur dit : « A moins que vous n'ayez changé et ne soyez devenus comme cet enfant, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. » C'est pourquoi le Seigneur en personne, c'est-à-dire « la puissance de Dieu », comme un enfant, « alors qu'on l'insultait, ne rendit pas l'insulte », alors qu'on le frappait, ne rendit pas les coups. Ainsi donc dispose-toi, comme si tu étais un enfant, à ne pas tenir rancune de l'injure, à ne pas user de méchanceté, à faire que toutes choses, de ta part, procèdent de l'innocence. Ne considère pas ce qui, de la part des autres, te vient en retour. Conserve ton rôle, garde la simplicité et la pureté de ton cœur. « Ne réponds pas » à la colère de l'homme en colère ou « à la déraison de l'homme déraisonnable. » Rapidement la faute provoque la faute ; si tu frottes des pierres, le feu ne jaillit-il pas ?

Les païens ? avec leur manière habituelle de tout exalter et amplifier par des mots ? rapportent une parole du philosophe Archytas(1) de Tarente, qu'il aurait adressée à son fermier : « O toi misérable, comme je te battrais, si je n'étais en colère ! » Mais déjà David avait retenu sa main, pourtant armée pour satisfaire son irritation. Combien il est mieux encore de ne pas retourner un propos injurieux, que de ne pas tirer vengeance ! Ce sont aussi des guerriers prêts à exercer des représailles contre Nabal, qu'Abigaïl avait dissuadés par sa prière. De cet épisode nous tirons la leçon qu'il faut non seulement que nous cédions aussi aux médiations opportunes, mais encore que nous en soyons charmés. Or David fut à ce point charmé qu'il bénit celle qui s'était entremise, parce qu'il avait été dissuadé de son désir de vengeance.

Déjà il avait dit au sujet de ses ennemis : « C'est qu'ils ont rejeté sur moi l'iniquité et que, dans la colère, ils m'étaient à charge . » Écoutons ce qu'il dit dans le trouble de la colère : « Qui me donnera des ailes comme à la colombe, je volerai et me reposerai ? » Ces ennemis le provoquaient à l'emportement, celui-ci choisissait la tranquillité.

Déjà il avait dit : « Mettez-vous en colère et ne péchez pas. » Maître en morale, qui sait qu'on peut faire plier la passion naturelle, par la méthode d'un enseignement, plutôt qu'on ne peut l'arracher, il enseigne la morale. Cela signifie : Mettez-vous en colère quand il y a une faute contre laquelle vous devez vous mettre en colère. Il ne peut se faire en effet que nous ne soyons pas troublés par l'indignité des faits ; autrement on ne nous attribue pas de la vertu, mais de la mollesse et de l'abandon. Mettez-vous donc en colère, à la condition de vous abstenir de faute . Ou bien entendez ainsi : Si vous vous mettez en colère, ne péchez pas mais vainquez la colère par la raison. Ou du moins entendez ainsi : Si vous vous mettez en colère, mettez-vous en colère contre vous-mêmes parce que vous avez été emportés, et vous ne pécherez pas. Celui en effet qui se met en colère contre soi-même, parce qu'il a vite été troublé, cesse de se mettre en colère contre autrui ; tandis que celui qui veut prouver la justesse de sa colère, s'enflamme davantage et tombe vite en faute. Or « mieux vaut » selon Salomon « l'homme qui contient sa colère que celui qui prend une ville » parce que la colère abuse même les gens courageux.

Nous devons donc nous garder de succomber aux passions avant que la raison ne rassemble nos esprits. La colère ou la douleur ou la peur de la mort la plupart du temps paralysent en effet l'âme et la frappent d'un coup imprévu. C'est pourquoi il est beau de prendre les devants par la réflexion dont le déroulement tiendra l'âme en haleine, afin qu'elle ne soit pas animée par des emportements subits, mais que, maintenue par une sorte de joug et par les rênes de la raison, elle s'adoucisse.