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Les Devoirs des ministres

OFFM · Ambroise de Milan · 391 · FR · 550 paragraphes · Psaumes : Vulgate · livres-mystiques.com ↗

Mais en outre, ce qui paraît des biens, la richesse, la satiété, la joie exempte de souffrance, sont préjudiciables à la jouissance du bonheur ; le jugement du Seigneur l'a déclaré de façon limpide, puisqu'il est dit : « Malheur à vous riches, car vous avez votre consolation ! Malheur à vous qui êtes rassasiés, car vous aurez faim ! » De même à ceux qui rient, car ils pleureront, s'il est donc vrai que non seulement les biens du corps ou les biens extérieurs ne sont pas un secours en vue de la vie heureuse, mais encore qu'ils sont dommageables.

II s'ensuit en vérité que Naboth était heureux, même alors que le riche le faisait lapider, car pauvre et faible en face des ressources du roi, il n'avait que la richesse de son cœur et de sa piété pour refuser d'échanger contre l'argent du roi l'héritage de la vigne paternelle ; et il était parfait pour cette raison qu'il entendait défendre, au prix de son sang, les droits de ses ancêtres. Il s'ensuit aussi qu'Achab était malheureux, à ses propres yeux, car il avait fait tuer un pauvre pour posséder sa vigne.

II est assuré que la vertu est le seul et souverain bien et qu'elle seule est féconde en vue de jouir de la vie heureuse ; assuré que ni les biens extérieurs ni ceux du corps mais que la seule vertu offre la vie heureuse par laquelle s'acquiert la vie éternelle. La vie heureuse est en effet la jouissance des réalités présentes, tandis que la vie éternelle est l'espérance des réalités à venir.

Et il se trouve cependant des gens pour penser que la vie heureuse est impossible dans ce corps si faible, si fragile, en lequel il est inévitable que l'on soit inquiet, que l'on souffre, que l'on pleure, que l'on tombe malade; comme si en vérité je disais, moi, que la vie heureuse consiste dans l'exubérance du corps et non pas dans la profondeur de la sagesse, la sérénité de la conscience, l'élévation de la vertu. Ce n'est pas en effet de vivre dans la souffrance qui est une chose heureuse, mais d'être vainqueur de la souffrance et de n'être pas brisé par l'ébranlement d'une douleur temporaire.

Suppose qu'advienne ce qui passe pour accablant sous le rapport de la violence de la douleur : la cécité, l'exil, la faim, le déshonneur d'une fille, la perte des enfants. Qui nierait qu'Isaac fût heureux, lui qui ne voyait pas dans sa vieillesse et attribuait les bonheurs par ses bénédictions ? Ou bien Jacob ne fut-il pas heureux qui, fuyant la maison paternelle, subit l'exil comme pasteur à gages, déplora que la pudeur de sa fille ait été outragée et supporta la faim ? Ne furent-ils donc pas heureux, ceux par la foi de qui Dieu reçoit témoignage quand il est dit : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob » ? La servitude est malheureuse, mais Joseph ne fut pas malheureux; bien au contraire il fut tout à fait heureux alors que, réduit en servitude, il contenait les désirs de sa maîtresse. Pourquoi parler du saint David qui pleura la mort de trois fils et, ce qui fut plus cruel que ces deuils, l'inceste de sa fille ? Comment ne fut-il pas heureux, celui du lignage de qui sortit l'auteur du bonheur, qui fit le plus grand nombre d'hommes, heureux : « Heureux en effet ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru » ? Ils eurent eux aussi le sentiment de leur faiblesse, mais ils devinrent, à partir de leur faiblesse, courageux. Quoi de plus pénible que l'état du saint Job, soit dans l'incendie de sa maison, soit dans la mort instantanée de ses dix enfants, dans les douleurs de son corps ? Fut-il par hasard moins heureux que s'il n'avait pas supporté ces maux dans lesquels il fut davantage mis à l'épreuve ?

J'accorde cependant qu'il y eut en leur vie quelque âpreté, douleur que la force de l'âme ne dissimule pas. Et en effet je ne saurais nier la profondeur de la mer parce que les rivages sont peu profonds, ni la clarté du ciel parce qu'il se couvre parfois de nuages, ni la fertilité de la terre parce qu'en quelques endroits il est un maigre gravier, ou la richesse des moissons parce qu'il s'y mêle d'ordinaire une folle avoine ; considère de la même manière que la récolte de la conscience heureuse est interrompue par quelque âpreté de la douleur. S'il survient par hasard quelque amère adversité, n'est-elle pas, comme une folle avoine, dissimulée par les gerbes de toute une vie heureuse, ou bien n'est-elle pas, comme l'amertume de l'ivraie, recouverte par la douceur du froment. Mais maintenant poursuivons nos projets.