Au livre précédent, nous avons établi la division du sujet de telle sorte qu'en premier lieu fussent placés la beauté morale et le convenable d'où se déduisent les devoirs ; en second lieu la question de savoir ce qui est utile. Et de même que dans la première partie nous avons dit qu'entre la beauté morale et le convenable il existe une certaine distinction que l'on peut plutôt saisir qu'expliquer, de même aussi lorsque nous traitons de l'utile, il apparaît qu'il faut examiner ce qui est plus utile.
Or nous n'apprécions pas l'utilité du point de vue de l'évaluation d'un gain pécuniaire, mais du point de vue de l'acquisition de la piété, comme le dit l'apôtre : « La piété est utile pour toutes choses, car elle a la promesse de la vie présente et future ». Et ainsi, dans les divines Ecritures, si nous cherchons attentivement, nous trouvons souvent que l'on appelle utile ce qui est beau moralement : « Toutes choses me sont possibles, mais toutes ne sont pas utiles ». Il parlait auparavant des vices. Il dit donc ceci : il est possible de pécher mais cela ne convient pas. Les péchés sont en notre pouvoir, mais ils ne sont pas beaux moralement. S'abandonner au plaisir est à portée de la main, mais n'est pas juste. Ce n'est pas en effet pour Dieu qu'on amasse la nourriture mais pour le ventre.
Ainsi donc, puisque ce qui est utile est aussi juste, il est juste que nous servions le Christ qui nous a rachetés ; c'est pourquoi sont justes ceux qui pour son nom s'offrirent à la mort, mais sont injustes ceux qui s'y dérobèrent, dont il dit : « Quelle utilité dans mon sang ? », c'est-à-dire : quel est le progrès de ma justice ? D'où aussi leurs réflexions : « Enchaînons le juste puisqu'il nous est inutile », c'est-à-dire il est injuste celui qui nous accuse, nous condamne, nous corrige. Il est possible que cela puisse être appliqué aussi à la cupidité des hommes impies, qui est proche de la perfidie ; comme nous le lisons dans le cas du traître Judas qui, par goût de la cupidité et par convoitise de l'argent, courut au lacet de la trahison et y tomba.
C'est donc de cette utilité qu'il me faut traiter, qui est remplie de beauté morale comme en propres termes l'apôtre l'a définie en disant : « Or je dis cela pour votre utilité, non pas pour jeter un lacet sur vous, mais en vue de ce qui est beau ». Il est donc clair que ce qui est beau est utile, et que ce qui est utile est beau ; que ce qui est utile est juste, et que ce qui est juste est utile. Et ma parole en effet ne s'adresse pas à des trafiquants cupides par convoitise du gain, mais à des fils ; et ma parole a trait aux devoirs que je brûle du désir de vous inculquer et de faire pénétrer en vous que j'ai choisis pour le service du Seigneur, afin que ce qui a été implanté et imprimé dans vos âmes et dans vos mœurs, par la pratique et l'éducation, soit aussi exposé par la parole et par l'enseignement.
C'est pourquoi voulant parler de l'utilité, je me servirai de ce verset du prophète : « Incline mon cœur vers tes commandements et non pas vers la cupidité », de peur que le mot d'utilité ne suggère la convoitise de l'argent. Car quelques versions portent : « Incline mon cœur vers tes commandements et non pas vers l'utilité », c'est-à-dire vers cette utilité qui est à l'affût des trafics où l'on gagne, cette utilité gauchie et déviée par la pratique des hommes dans le sens du goût de l'argent. Communément en effet l'on dit utile cela seulement qui fait gagner ; quant à nous, nous traitons de cette utilité que l'on recherche au prix de dommages, afin d'acquérir le Christ dont « le gain, c'est la piété, pour qui se suffit ». Il est grand, assurément, le gain par lequel nous obtenons la piété qui est riche, aux yeux de Dieu, non pas de ressources périssables, mais de faveurs éternelles en lesquelles il n'est point de tentation où l'on glisse, mais une grâce assurée et définitive.
Autre est donc l'utilité du corps et autre celle de la piété, suivant la distinction de l'apôtre : « L'exercice du corps en effet, dit-il, est utile pour peu de chose ; mais la piété est utile pour toutes choses ». Or qu'y a-t-il d'aussi beau moralement que la virginité ? Quoi d'aussi convenable que de conserver son corps sans tache, sa pudeur inviolée et sans souillure? Qu'y a-t-il encore d'aussi convenable que la volonté, pour une épouse veuve, de conserver la fidélité à son conjoint défunt ? Qu'y a-t-il aussi de plus utile que ceci par quoi l'on obtient le royaume du ciel ? « II en est en effet qui se sont faits eunuques à cause du royaume des cieux. »