Ainsi donc il n'existe pas seulement une liaison intime de la beauté morale et de l'utilité, mais l'utilité est aussi la même chose que la beauté morale. C'est pourquoi même celui qui voulait ouvrir à tous le royaume des cieux, ne recherchait pas ce qui lui était utile, mais ce qui l'était à tous. Aussi nous faut-il établir un certain ordre et une gradation, en partant même de choses accoutumées et communes, pour aller vers celles qui sont supérieures, afin de recueillir, à partir d'un plus grand nombre de ces choses, le profit de l'utilité.
Et tout d'abord sachons que rien n'est aussi utile que d'être tenu en affection et que rien n'est aussi nuisible que de ne pas être aimé : je pense en vérité que le fait d'être haï est une chose funeste et absolument fatale. Aussi faisons ceci : mettons toute notre application à recommander l'estime et la bonne opinion de nous-mêmes ; et d'abord, par le calme de notre âme et l'obligeance de notre coeur, exerçons une influence sur les dispositions des hommes. La bonté est en effet appréciée du peuple et agréable à tous, il n'est rien qui s'insinue aussi facilement dans les sentiments des hommes. Si cette bonté est aidée par la douceur et la facilité du caractère, puis par la modération dans le commandement et par l'affabilité de la conversation, par la déférence des termes, par la patience aussi dans l'échange des conversations, et par l'agrément de la modestie, il est incroyable à quel point la bonté aboutit au comble de l'affection .
Nous lisons en effet, non seulement en ce qui concerne les particuliers, mais aussi les rois eux-mêmes, combien fut profitable l'aisance d'une séduisante affabilité, ou combien furent dommageables l'orgueil et la hauteur des paroles, au point d'ébranler les royaumes eux-mêmes et de briser la puissance. Donc si quelque roi par sa sagesse, sa façon d'agir, son administration, l'accomplissement de ses devoirs, gagne la faveur du peuple, ou si quelque roi se présente au danger pour l'ensemble de la population, ce n'est pas douteux : un tel amour refluera de la population vers lui, que le peuple fera passer le salut et l'agrément du roi avant son intérêt.
Que d'affronts de la part du peuple essuyait Moïse ! Et alors que le Seigneur voulait sévir contre les rebelles, lui cependant se présentait souvent, plaidant en faveur du peuple, afin de soustraire la population à la colère divine. Avec quelle douceur dans les propos, après les outrages, il s'adressait au peuple, le réconfortait dans ses peines, le calmait par ses oracles, l'encourageait par ses travaux ! Et alors qu'il parlait constamment à Dieu9, cependant il avait l'habitude d'adresser la parole aux hommes sur un ton humble et agréable. À juste titre il fut jugé supérieur aux hommes, à tel point que l'on ne pouvait regarder son visage et que l'on croyait que sa tombe n'avait pas été découverte ; car il s'était attaché les âmes de toute la population, en telle sorte qu'on le chérissait plus pour sa bienveillance qu'on ne l'admirait pour ses actions.
Eh quoi ? Son imitateur, le saint David, qui fut choisi d'entre tous pour gouverner la population, comme il fut doux et aimable, humble d'esprit, attentif de coeur, facile de caractère ! Avant de régner il se présentait au service de tous : roi, c'est au niveau de tous qu'il plaçait sa fonction et avec tous qu'il partageait le labeur ; il était courageux dans le combat, bienveillant dans le commandement, patient devant la récrimination, plus enclin à subir qu'à rendre les outrages. Aussi était-il si cher à tous que jeune, il fut sollicité, même contre son gré, pour régner, qu'il y fut contraint malgré sa résistance, que vieux, les siens lui demandèrent de ne pas se mêler au combat, parce que tous aimaient mieux affronter le danger pour sa personne, que de le voir, lui, en danger pour tous.
IL s'était tellement attaché la population par l'accomplissement de devoirs bienvenus, que, d'abord durant les dissensions du peuple, il aima mieux vivre en exil à Hébron, que de régner à Jérusalem ; qu'ensuite il apprécia la vertu, fût-elle le fait de l'ennemi, et pensa que justice devait être rendue même à ceux qui avalent pris les armes contre lui, tout autant qu'aux siens ; enfin, en ce qui concerne le plus courageux défenseur du parti adverse, le chef Abner, quand celui-ci lui Imposa des combats, David l'admira, et quand Abner lui demanda la faveur de la paix, il ne le méprisa pas, mais l'honora d'un festin ; quand il fut tué dans un guet-apens, David s'affligea et le pleura ; en suivant ses funérailles il lui fit honneur ; en vengeant sa mort il montra la fidélité de sa conscience, fidélité qu'il transmit à son fils, parmi ses dispositions testamentaires , plus soucieux qu'il était de ne pas laisser impunie la mort d'un innocent que de s'affliger de sa propre mort.
Ce n'est pas une chose ordinaire, surtout chez un roi, de s'acquitter de telle sorte des humbles charges, qu'il se montrait le compagnon même des plus petits ; de ne pas rechercher de la nourriture au péril d'autrui, de refuser de la boisson ; d'avouer son péché et de se présenter lui-même à la mort pour le peuple, afin que la colère divine se retournât contre lui, alors qu'il se présentait à l'ange qui frappait, en disant : « Me voici, c'est moi qui ai péché, c'est moi le pasteur qui ai fait le mal, ton troupeau qu'a-t-il fait ? Que ta main vienne sur moi ».
En vérité que dire d'autre? Il n'ouvrait pas la bouche à l'adresse de ceux qui méditaient la ruse et il pensait ne devoir répliquer aucune parole comme s'il n'entendait pas : il ne répondait pas aux invectives ; quand on l'outrageait, il priait ; quand on le maudissait, il bénissait. Marchant dans la simplicité, évitant les orgueilleux, s'attachant aux hommes sans souillure, lui qui mêlait de la cendre à ses aliments quand il pleurait ses propres péchés, et mouillait sa boisson de ses larmes, c'est à juste titre qu'il fut réclamé par l'ensemble du peuple en sorte que toute les tribus d'Israël vinrent à lui en disant : « Nous voici, nous sommes tes os et ta chair; hier et avant-hier, quand vivait Saùl et qu'il régnait sur nous, c'était toi qui faisais sortir et faisais rentrer Israël ; et le Seigneur t'a dit : « Tu paîtras mon peuple ». Et pourquoi en dirais-je plus sur lui au sujet de qui le jugement de Dieu alla jusqu'à déclarer : « J'ai trouvé David selon mon cœur »? Qui en effet marcha comme lui dans la sainteté du cœur et la justice afin d'accomplir la volonté de Dieu ?
Lui à cause de qui le pardon fut accordé à ses descendants pour leurs fautes et à cause de qui son privilège fut conservé à ses héritiers. Qui donc pouvait ne pas chérir cet homme, en le voyant si aimé de ses amis qu'on pensait, parce que lui-même chérissait sincèrement ses amis, qu'il était également chéri d'eux. Finalement les parents le préféraient à leurs fils et les fils à leurs parents. Aussi, en proie à une violente indignation, Saûl voulut-il percer de sa lance son fils Jonathan parce qu'il estimait que l'amitié de David valait plus à ses yeux que l'affection ou l'autorité de son père.
Et en effet, pour stimuler une commune affection, le plus profitable est de rendre la pareille à ceux qui nous aiment, de montrer que l'on n'aime pas moins en retour que l'on est aimé soi-même et de le faire par des témoignages d'amitié fidèle. Qu'y a-t-il, en réalité, d'aussi communément apprécié que la reconnaissance ? Qu'y a-t-il d'aussi enraciné dans la nature que de chérir qui nous chérit ? Qu'y a-t-il d'aussi implanté et gravé dans les sentiments humains que d'appliquer son cœur à aimer celui dont on veut être aimé ? Le sage dit avec raison : « Perds de l'argent pour ton frère et ton ami ». Et ailleurs : « Je ne rougirai pas de saluer un ami et je ne me cacherai pas loin de son regard », car le discours de l'Ecclésiastique atteste qu'il y a dans un ami « une médication de vie et d'immortalité » ; et personne ne pourrait douter qu'il y a dans la charité le souverain secours, puisque l'apôtre dit : « Elle supporte tout, elle croit tout, elle espère tout, elle endure tout, la charité ne cesse jamais ».
David ne cessa pas de régner pour la raison qu'il fut aimé de tous et qu'il préféra être chéri de ses sujets que craint. La crainte en effet maintient les sentinelles d'une protection temporaire, mais ne connaît pas une garde de longue durée. Aussi dès que la crainte s'est retirée, l'effronterie s'approche, car ce n'est pas la crainte qui contraint à la confiance, mais l'affection qui en fait preuve.
Primordial est donc l'amour, pour nous recommander. Il est donc bon que nous ayons le témoignage de l'attachement du plus grand nombre de gens . De là naît la confiance, en telle sorte que même des étrangers n'appréhendent pas de s'en remettre à ton affection qu'ils ont remarquée chère à un grand nombre. De la même manière, on vient aussi par la voie de la confiance à l'amour, en telle sorte que celui qui a honoré la confiance d'un ou deux, exerce une sorte d'influence sur les âmes de tout l'ensemble et gagne la faveur de tous.