Et ainsi rien de plus hideux que de n'avoir aucun amour de la beauté morale, d'être entraîné par quelque pratique d'un commerce indigne, par un gain honteux, de bouillonner avec un cœur cupide, jours et nuits de béer de convoitise en vue des préjudices à porter au patrimoine d'autrui, de ne pas élever son âme à l'éclat de la beauté morale, de ne pas contempler la beauté du vrai mérite.
De là procède la chasse à la quête des héritages que l'on capte en feignant la retenue et la gravité, ce qui s'oppose à la ligne de conduite de l'homme qui est chrétien : en effet à tout ce qui a été obtenu par artifice et arrangé par tromperie, fait défaut le mérite de la simplicité. Chez ceux-mêmes qui n'ont assumé aucun devoir d'un ordre de l'Eglise, on juge inconvenante l'intrigue à la recherche d'un héritage : les gens qui se trouvent à l'extrême fin de leur vie, ont leur propre jugement pour léguer librement ce qu'ils veulent, et par la suite ne sont pas destinés à y apporter des corrections, alors qu'il n'est pas beau moralement de détourner des profits convenables qui sont dus à d'autres ou qui leur ont été préparés, alors qu'il appartient au prêtre comme au ministre d'être utile, si faire se peut, à tous, mais de ne nuire à personne.
Finalement, s'il n'est pas possible de venir en aide à l'un sans blesser l'autre, il vaut mieux n'aider aucun des deux que d'accabler l'un. Aussi n'appartient-il pas au prêtre d'intervenir dans les procès d'argent, en lesquels on ne peut empêcher que souvent l'un ne soit blessé, celui qui a perdu, parce qu'il pense avoir perdu en raison d'une faveur du médiateur. Il appartient donc au prêtre de ne nuire à personne, mais de vouloir être utile à tous ; tandis que le pouvoir appartient à Dieu seul. En réalité, à l'occasion d'un procès capital, le fait de nuire à celui que tu dois aider dans le danger, ne va pas sans un grave péché ; mais à l'occasion d'un procès d'argent, rechercher des haines, c'est de la folie ; alors que souvent de graves ennuis arrivent pour sauver un homme, ce en quoi il est glorieux même de s'exposer au danger. Ainsi donc que la règle proposée soit observée, dans le devoir de sa charge, par le prêtre : qu'il ne nuise à personne, pas même eut-il été provoqué et offensé par quelque injustice. C'est un homme de bien en effet qui a dit : « Je jure que je n'ai pas rendu à ceux qui m'ont dispensé des maux ». Quelle gloire y a-t-il en effet si nous ne blessons pas celui qui ne nous a pas blessés? Mais c'est vertu si, blessé, tu pardonnes.
Combien ce fut beau moralement que, tout en ayant eu la possibilité de nuire à son royal ennemi, il ait mieux aimé l'épargner ! Combien ce fut uti-le aussi, car cela profita au successeur, que tous aient appris à garder la fidélité à leur propre roi, à ne pas usurper le pouvoir, mais à le respecter ! Et ainsi, à la fois, la beauté morale fut préférée à l'utilité, et l'utilité suivit la beauté morale.
C'est trop peu dire qu'il l'épargna, il y ajouta qu'en outre il s'affligea de sa mort dans la guerre et se lamenta, versant des larmes et disant : « Montagnes qui êtes en Gelboé, que ni la rosée ni la pluie ne tombent sur vous. Montagnes de mort parce qu'ici a été supprimée la défense des puissants, la défense de Saül. Il n'a pas été oint dans l'huile et le sang des blessés, et avec la graisse des combattants. La flèche de Jonathan n'est pas revenue en arrière et l'épée de Saül n'est pas revenue inutile. Saül et Jonathan, beaux et très chers, inséparables dans leur vie, dans la mort aussi n'ont pas été séparés. Plus légers que les aigles, plus puissants que les lions. Filles d'Israël, lamentez-vous sur Saül qui vous vêtait de vêtements écarlates, accompagnés d'une parure pour vous, qui mettait de l'or sur vos vêtements. Comment tombèrent les puissants au milieu de la bataille? Jonathan a été blessé à mort. Je m'afflige sur toi, frère Jonathan, si beau à mes yeux. L'amour de toi avait fondu sur moi comme l'amour des femmes. Comment tombèrent les puissants et furent anéanties les armes désirables ? »
Quelle mère pleurerait un fils unique comme cet homme pleura un ennemi ? Qui honorerait l'auteur d'une faveur d'autant de louanges que cet homme honora celui qui attentait à sa vie ? Avec quelle piété il s'affligea, avec combien d'affection il se plaignit ! Les montagnes se desséchèrent sous l'effet de la malédiction prophétique et la puissance divine accomplit la sentence de celui qui maudissait. Et ainsi devant le spectacle de la mort du roi, les éléments acquittèrent une peine.
Qu'advint-il en vérité au saint Naboth, quelle fut la cause de sa mort, si ce n'est la considération de la beauté morale ? De fait, alors que le roi lui demandait sa vigne, promettant qu'il lui donnerait de l'argent, Naboth refusa un marché inconvenant en échange de l'héritage paternel et il aima mieux, au prix de la mort, éviter une vilenie de cette sorte : « Le Seigneur ne me fasse pas que je te donne l'héritage de mes pères », c'est-à-dire qu'un si grand déshonneur ne m'advienne pas, que Dieu ne permette pas que me soit arrachée de force une si grande infamie. Il ne dit pas cela de vignes, évidemment, et Dieu en effet ne se soucie pas de vignes ni d'une surface de terre, mais il parle du droit de ses pères. Il aurait pu, évidemment, recevoir une autre vigne prise sur les vignes du roi, et être son ami ; or en ce cas on juge d'ordinaire l'utilité de ce monde, point du tout médiocre. Mais ce qui était vilain, Naboth jugea que cela ne paraissait pas utile et il aima mieux aller au devant du danger et de la beauté morale, qu'au devant de l'utilité et du déshonneur ; je parle de l'utilité au sens vulgaire et non de celle où réside aussi l'agrément de la beauté morale.
Finalement le roi lui-même aussi aurait pu obtenir par la force cette vigne, mais il pensait que c'était du cynisme, mais il s'affligea de la mort de Naboth. Le Seigneur également annonça que serait punie d'un juste châtiment la cruauté de la femme qui, oublieuse de la beauté morale, préféra la vilenie du profit.
Vilaine est ainsi toute tromperie. En effet, même en des choses sans importance, détestables sont la fausseté de la balance et la mesure trompeuse. Si sur le marché des choses qui se vendent, dans la pratique des échanges commerciaux, on punit la tromperie, peut-elle paraître irréprochable au milieu des devoirs des vertus ? Salomon s'écrie : « Grand et petit poids, doubles mesures sont choses ignobles aux yeux du Seigneur ». Il dit aussi plus haut : « La balance infidèle est une abomination pour le Seigneur, mais le juste poids lui est agréable ».