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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · Psaumes : Vulgate · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Le mariage est-il une alliance ?

Objections :

1. Il semble que non. Le lien qui réunit deux choses se distingue de leur union comme la cause se distingue de l’effet. Or, le mariage est un lien spécial que contractent ceux qui se sont épousés. Il n’est donc pas une sorte d’union.

2. Tout sacrement est signe sensible. Mais aucune relation n’est chose sensible. Le mariage, étant un sacrement, ne rentre donc pas dans la catégorie des relations, ni par suite dans celle des unions.

3. L’union est une relation d’équivalence, comme l’égalité. Or, comme l’a remarqué Avicenne (Metaphys 3, 10), la relation d’égalité n’est pas la même numériquement dans chacun des termes comparés. Ainsi en sera-t-il de l’union. Si donc le mariage était alors une sorte d’union, les deux époux ne contracteraient pas le même et unique mariage.

Cependant :

1. La relation est un rapport mutuel entre deux êtres. Or, le mariage consiste dans un rapport mutuel entre deux personnes : le mari est nommé époux de la femme, la femme épouse du mari. Le mariage rentre donc dans la catégorie des relations et n’est pas autre chose qu’une union.

2. En outre, pour ne faire qu’un, deux êtres n’ont pas d’autre moyen que de s’unir ensemble. Or, il en est ainsi dans le mariage, car selon les mots de la Genèse (2, 24) : "Ils sont deux dans une seule chair", Le mariage est donc une espèce d’union.

Conclusion :

L’alliance ou l'union implique une certaine association. Partout ou des êtres s’associent, il y a donc une certaine union. Mais des êtres qui se destinent à un même but, on dit qu’ils sont associés. Ainsi, on appelle compagnons d’armes ou associés de commerce tous ceux qui se réunissent pour former une milice ou pour faire des affaires. Or contracter mariage, c’est se destiner à poursuivre le même but, la génération ou l’éducation des enfants et à vivre de la même vie familiale. Il en résulte donc que le mariage consiste en une sorte d’union entre deux êtres appelés mari et femme. Association en vue d’une même fin, voilà donc le mariage. Quant à l’union des corps et des âmes, elle est une conséquence du mariage.

Solutions :

1. Le mariage est ce lien qui unit les époux formellement et non par mode d’efficience. Il ne doit donc pas s’identifier avec autre chose que l’union des époux.

2. Si la relation n’est pas un objet perceptible au sens, ses causes peuvent être perçues par les sens. D’ailleurs, ce qui est réalité et signe à la fois dans les sacrements n’est pas nécessairement sensible : or c’est, précisément, l’union en question qui joue ce rôle dans le sacrement de mariage. Mais les paroles expressives du consentement, qui sont seulement signes en même temps que causes de l’union, sont perceptibles aux sens.

3. Toute relation a une cause et un sujet : ainsi la relation de ressemblance a comme cause une qualité et comme sujets les réalités qui sont semblables. Suivant l’un ou l’autre de ces points de vue, la relation apparaît une ou multiple. Quand il s’agit de ressemblance, la qualité qui cause la ressemblance n’est pas numériquement la même mais spécifiquement identique dans les deux êtres semblables ; d’autre part, les sujets qui se ressemblent sont numériquement deux. Il en est de même pour la relation d’égalité : l’égalité et la ressemblance sont donc de toutes manières numériquement distinctes dans les deux réalités semblables ou égales. Or cette relation qu’est le mariage est une en chacun de ceux qu’elle unit, grâce à sa cause, car elle a pour but une même et commune génération. Mais du côté des contractants elle est numériquement différente. Elle est donc à la fois une et multiple. Envisagée dans sa multiplicité, c’est-à-dire dans ses sujets, elle est désignée par les noms de mari et e considérée dans son unité, elle prend le nom de mariage.

Article 2 — Le mariage porte-t-il le nom qui lui convient ?

Objections :

1. Ce nom ne lui convient pas, semble-t-il. On doit, en effet, désigner les choses par ce qu’elles renferment de plus digne. Or, dans la famille, le père est supérieur à la mère. Leur union doit donc emprunter son nom plutôt au père.

2. Ce qui est essentiel à une chose doit servir à la désigner, car, selon Aristote (Metaphys 4) : "Les éléments indiqués par le nom entrent dans la définition". Or la cérémonie des noces n’est pas essentielle au contraire. On ne doit donc pas donner à ce dernier le nom de noces.

3. L’espèce ne peut pas prendre le nom qui appartient au genre. Mais l’union est un genre dont le mariage est une espèce. On ne doit donc pas appeler le mariage union conjugale.

Cependant :

L’usage et le langage universel justifient cette appellation.

Conclusion :

Dans le mariage il faut distinguer son essence, sa cause, son effet. Son essence, c’est l’union, aussi l’appelle-t-on union conjugale.

Sa cause, c’est la cérémonie des épousailles ; on leur donne le nom de noces, puisque le mot de nuptice (noces) vient du verbe nubere, couvrir, et que dans la cérémonie nuptiale on met un voile sur la tête des époux.

L’effet du mariage est la procréation des enfants, on emploie alors le nom de mariage (matrimo nium) parce que, comme le dit saint Augustin : "La femme ne doit pas se marier sinon pour devenir mère". On peut dire encore que ce mot de mariage (matrimonium) signifie la fonction de : la mère (mains munium), car c’est à la femme surtout qu’incombe le devoir du mariage, c’est-à-dire l’éducation de l’enfant.

- Ou bien on l’appelle mariage (matnimonium) parce qu’il protège la mère (matrem muniens) ; celle-ci, en effet trouve un défenseur, un protecteur, en son mari.

- Ou bien ce mot peut signifier avertissement de la mère (matrem monens), c’est-à-dire avertissement de ne pas quitter son époux pour s’unir à un antre.

- Ou bien on l’appelle mariage, c’est-à-dire matière d’un seul (materia unius) parce que l’union a pour résultat matériel une famille unique, comme si le mot de matrimonium venait de Monos et de materia.

- Enfin saint Isidore de Séville dit que ce mot de mariage vient des deux mots mère et né (matre, nato, matrimonium) parce que dans le mariage la femme devient la mère d’un nouveau-né.

Solutions :

1. Si le père est supérieur à la mère, les devoirs de la mère près de l’enfant sont cependant plus importants. On peut dire aussi que la femme a été créée principalement pour aider l’homme à donner aux enfants les soins nécessaires, mais non l’homme pour aider la femme. Dans ce qui distingue le mariage, la mère a donc une plus grande importance que le père.

2. On arrive quelquefois à connaître les essences des choses par le moyen de leurs accidents. Aussi peut les dénommer d’après ces accidents, puisque le nom a pour but de les faire connaître.

3. L’espèce conserve parfois à cause de son imperfection le nom du genre auquel elle appartient : elle vérifie alors complètement la définition du genre mais n’ajoute rien qui dénote une perfection particulière le propre accidentel par exemple, conserve le nom du propre prédicamental. Cela peut provenir encore de la perfection de l’espèce : car une espèce, à la différence d’une autre, peut réaliser parfaitement l’idée générique. Ainsi l’animal tire son nom de l’âme, que contient le corps animé, genre de l’animal. Mais l’animation des êtres animés, en dehors des animaux, n’est pas parfaite. Il en est de même dans le mariage l’union de l’homme et de la femme réalise l’union la plus grande qui soit, car c’est l’union des âmes et des corps. Aussi lui donne-t-on ce nom d’union.

Article 3 — Le Maître des Sentences a-t-il bien défini le mariage ?

Objections :

1. Il semble que le Maître des Sentences (Dist 27) définit mal le mariage en l’appelant : "Union maritale entre personnes légitimes et qui maintient entre elles une même manière de vivre". Pour dire ce qu’est le mari, il faut définir le mariage, car le mari est l’homme uni à la femme par le mariage. Mais pour définir le mariage, on dit union maritale. Il y a donc, semble-t-il, un cercle vicieux.

2. Dans le mariage, si l’homme devient le mari de la femme, celle-ci devient aussi l’épouse de l’homme. Pourquoi appeler alors le mariage union maritale et se servir d’un terme dérivé du mot mari, plutôt que du mot épouse.

3. La manière de vivre se rapporte aux moeurs d’un chacun. Mais les gens mariés ont souvent des moeurs différentes. Il ne faut donc pas ajouter à la définition ces mots "qui maintient entre époux une même manière de vivre".

4. On peut lire encore d’autres définitions du mariage. Selon Hugues de Saint-Victor : "Le mariage consiste dans le consentement légitime à l’union conjugale de deux personnes aptes à le donner." Selon d’autres : "Le mariage est le partage d’une vie commune et une société de droit divin et humain." On demande en quoi diffèrent ces définitions.

Conclusion :

Comme on vient de le dire, il faut considérer trois choses dans le mariage : 1° sa cause ; 2° son caractère essentiel ; 3° son effet. Aussi bien a-t-on donné trois définitions correspondantes :

- 1° Hugues de Saint-Victor, en effet, a défini le mariage par sa cause, c’est-à-dire, le consentement, et cette définition est claire.

- 2° La définition du Maître des Sentences indique le caractère essentiel du mariage, l’union. Puis, elle énonce les sujets particuliers qui le contractent, par ces mots : entre personnes légitimes. Elle indique aussi la différence spécifique de cette union par le mot maritale, car le mariage, sorte d’union contractée en vue d’un but déterminé, se distingue des autres espèces par sa fin et celle-ci dépend du mari. Elle énonce encore la force de cette union qui est indissoluble, au moyen des mots maintient entre les époux une même manière de vivre.

- 3° La troisième définition indique l’effet du mariage, c’est-à-dire, la "communauté de vie" dans la famille. Et comme toute société est l’objet de lois qui réglementent sa nature, on énonce quelles sont les lois qui régissent la société des époux, en ajoutant "de droit divin et humain". Au contraire, les autres sociétés, comme celles des gens d’affaires, des soldats, sont l’objet des lois humaines seules.

Solutions :

1. Comme cela se produit quelquefois, les caractères principaux qui devraient entrer dans la définition ne sont pas mentionnés ; aussi, pour définir, énonce-t-on les éléments qui, logiquement viennent en second lieu, mais que nous connaissons mieux ainsi dans la définition de la qualité, on emploie l’adjectif quel, comme le fait Aristote quand il définit la qualité "ce qui permet de dire quels nous sommes". De même, dans la définition du mariage, on parle d’union maritale ; et cela signifie que le mariage est une association ayant pour but de réaliser ce que le mari a le devoir d’accomplir ; on ne pouvait exprimer cela en un seul mot.

2. Comme nous l’avons dit, cette manière de parler indique la fin du mariage, et comme, selon le mot de l’Apôtre (1 Co 11, 9) : "Ce n’est pas l’homme qui a été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme", il fallait expliquer cette particularité en nommant l’homme plutôt que la femme.

3. Il en est de la vie conjugale comme de la vie civile : ce n’est pas l’acte particulier de tel ou tel individu qui intéresse la vie civile, mais ce qui touche aux intérêts communs ; ainsi la vie conjugale implique-t-elle toujours une même vie commune ce qui n’empêche pas les époux d’accomplir différemment les actes qui les concernent individuellement.

4. La réponse à la quatrième difficulté se trouve dans ce qui précède.

La suite du traité nous amène à parler du consentement. Il faut d’abord considérer :

I. Le consentement en lui-même ;

II. Le consentement donné sous serment, ou ratifié par l’acte sexuel ;

III. Le consentement qui est donné par force ou sous condition ;

IV. L’objet du consentement.