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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Dieu est-il éternel ?

Objections :

1. Il semble que non, car rien qui soit fait ne peut être dit de Dieu. Or, l’éternité est quelque chose de fait, si l’on en croit ces paroles de Boèce : “ L’instant qui court fait le temps ; l’instant qui demeure fait l’éternité. ” De son côté Saint Augustin dit : “ Dieu est l’auteur de l’éternité. ”

2. Ce qui est avant l’éternité et ce qui est après elle n’est pas à la mesure de l’éternité. Or, selon le Livre des Causes, “ Dieu est avant l’éternité ” ; et selon l’Exode (15, 18 Vg), il est aussi après l’éternité, puisqu’il est dit : “ Le Seigneur régnera éternellement et au-delà. ”

3. L’éternité est une certaine mesure, une mesure de durée. Mais il ne convient pas à Dieu d’être mesuré. Il ne lui convient donc pas d’être éternel.

4. Dans l’éternité il n’y a ni présent, ni passé, ni futur, puisqu’elle est “ toute à la fois ” comme on l’a dit. Mais l’Écriture emploie, pour parler de Dieu, des verbes au présent, au passé et au futur. Donc Dieu n’est pas éternel.

En sens contraire :

on dit dans le Symbole de Saint Athanase : “ Éternel est le Père, éternel est le Fils, éternel est le saint Esprit. ”

Réponse :

Selon sa raison formelle, l’éternité est consécutive à l’immutabilité, comme le temps est consécutif au mouvement, ainsi que nous venons de le voir. Aussi, puisque Dieu est absolument immuable, il lui appartient absolument aussi d’être éternel. Et non seulement il est éternel, mais il est son éternité, alors que nulle autre chose n’est sa propre durée, n’étant pas son être. Dieu, au contraire, est son être parfaitement simple, et c’est pourquoi, de même qu’il est sa propre essence, il est aussi son éternité.

Solutions :

1. Quand on dit que le présent immobile fait l’éternité, c’est selon notre façon de concevoir. De même que la perception du temps en concevant que le présent s’écoule, est causée en nous par la perception de l’écoulement de l’instant, ainsi l’idée de l’éternité est causée en nous lorsque nous concevons un instant immobile. Quant à ce que dit Saint Augustin, que “ Dieu est l’auteur de l’éternité ”, il faut l’entendre d’une éternité participée ; car Dieu communique son éternité à certains êtres, comme il leur communique son immutabilité.

2. Cela résout la deuxième objection. Car s’il est dit que Dieu est avant l’éternité, cela s’entend de l’éternité telle qu’elle est communiquée aux substances immatérielles. Aussi est-il écrit au même livre que “ l’intelligence est égalée à l’éternité ” 1. Quant au texte de l’Exode : “ Dieu régnera pour l’éternité et au-delà ”, il faut savoir que “ éternité ” est pris ici pour “un siècle ”, comme le porte une autre version. Ainsi donc Dieu règne au-delà de l’éternité, parce qu’il dure au-delà de tout siècle, c’est-à-dire au-delà de toute durée déterminée, car les siècles ne sont qu’une période, selon Aristote.

Ou bien, on dit que Dieu règne au-delà de l’éternité parce que, même si quelque chose existait toujours (par exemple le mouvement du ciel pour certains philosophes), Dieu régnerait encore au-delà, en tant que son règne est tout entier simultané.

3. L’éternité n’est pas autre chose que Dieu lui-même. Quand on dit qu’il est éternel, on n’entend donc pas qu’il soit mesuré de quelque manière ; mais la notion de mesure est introduite ici à cause de notre façon de concevoir.

4. On applique à Dieu des verbes de divers temps selon que son éternité inclut tous les temps, mais non parce qu’il changerait selon le présent, le passé et le futur.