Article 3 — Est-il propre à Dieu d’être éternel ?
Objections :
1. Il semble que l’éternité ne soit pas réservée à Dieu seul, car on lit dans Daniel (12, 3 Vg) : “ Ceux qui enseignent la justice à la multitude resplendiront comme les étoiles dans des éternités perpétuelles. ” Il n’y aurait pas plusieurs éternités si Dieu seul était éternel.
2. Il est dit dans Saint Matthieu (25, 41) : “ Allez, maudits, au feu éternel. ” Donc Dieu n’est pas le seul éternel.
3. Tout ce qui est nécessaire est éternel ; or il y a beaucoup de choses nécessaires : par exemple les principes de la démonstration et toutes les propositions démonstratives.
En sens contraire :
Saint Augustin écrit : “ Il n’y a que Dieu qui n’ait pas de commencement ” ; or ce qui a un commencement n’est pas éternel.
Réponse :
Il faut dire que l’éternité, entendue en son sens propre et véritable, se trouve en Dieu seul. Car l’éternité est une conséquence de l’immutabilité, comme il est évident d’après ce qui précède. Or, Dieu seul est absolument immuable, ainsi qu’on l’a montré, Toutefois, dans la mesure où ils reçoivent de lui l’immutabilité, certains êtres participent à ce titre de son éternité.
Certains tiennent donc de Dieu l’immutabilité en ce qu’ils ne cessent jamais d’être, et c’est en ce sens qu’il est dit de la terre dans l’Ecclésiaste (1, 4 Vg) : “ Éternellement elle demeure. ” Également certaines choses, dans l’Écriture, sont dites éternelles en raison de leur durée, bien qu’elles soient corruptibles : c’est ainsi que dans le Psaume (75, 5 Vg) il est question “ de montagnes éternelles ”. Et dans le Deutéronome (33,15 Vg), on parle même des “ fruits des collines éternelles ”. D’autres êtres participent plus largement à l’éternité de Dieu, étant exempts de toute mutabilité selon l’être et, en outre, selon l’opération, comme les anges et les bienheureux qui jouissent du Verbe. Car, à l’égard de cette vision du Verbe, il n’y a pas chez les saints de pensées successives, ainsi que l’explique Saint Augustin. Aussi, ceux qui voient Dieu sont-ils dits, dans l’Évangile, posséder la vie éternelle, d’après ces paroles en Saint Jean (17, 3) : “ La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul Dieu véritable. ”
Solutions :
1. Quand on parle de plusieurs éternités, c’est par allusion à tous ceux qui participent de l’éternité par la contemplation de Dieu.
2. Le feu de l’enfer est dit éternel uniquement parce qu’il n’a pas de fin. Il y a cependant, chez les damnés, des changements consécutifs à leurs peines elles-mêmes, selon ces paroles de Job (24, 19 Vg) : “ Ils passeront de l’eau des neiges à une chaleur intolérable. ” D’où l’on voit que dans l’enfer il n’y a pas de vraie éternité, mais plutôt une durée temporelle ; et c’est ce qu’exprime le Psaume (81, 16 Vg) en ces termes : “ Leur temps s’étendra dans les siècles. ”
3. Le nécessaire n’est qu’un mode de la vérité ; or, le vrai, selon le Philosophe, est “ dans l’intelligence ”. Donc, le vrai et le nécessaire, s’ils sont éternels, le sont comme existant dans une intelligence éternelle, qui est uniquement l’intelligence divine. Il ne s’ensuit donc pas qu’il y ait, en dehors de Dieu, quelque chose d’éternel.