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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 13 — Dieu connaît-il les futurs contingents ?

Objections :

1. Il semble que non. En effet, une cause nécessaire produit un effet nécessaire. Mais la science de Dieu est cause de ce qu’elle sait, avons-nous dit. Comme la science de Dieu est nécessaire, son objet doit l’être aussi. La science de Dieu n’atteint donc pas les contingents.

2. Dans toute proposition conditionnelle, si l’antécédent est absolument nécessaire, le conséquent est absolument nécessaire aussi ; car l’antécédent est au conséquent ce que les principes sont à la conclusion, et les Derniers Analytiques nous enseignent que, de principes nécessaires, ne peuvent découler que des conclusions nécessaires. Or cette proposition conditionnelle est vraie : Si Dieu a su que cela est à venir, cela sera ; car la science de Dieu est toujours vraie. Et l’antécédent de cette proposition est absolument nécessaire, d’abord parce qu’il est éternel ; ensuite parce qu’il est exprimé au passé. Donc le conséquent est aussi absolument nécessaire. Et ainsi tout ce qui est su par Dieu est nécessaire, de sorte qu’il n’y a pas en Dieu de science des contingents.

3. Tout ce qui est su par Dieu existe nécessairement, puisque même tout ce qui est su par nous existe nécessairement, alors que la science de Dieu est plus certaine que notre science. Or, aucun futur contingent n’existe nécessairement. Donc aucun futur contingent n’est su par Dieu.

En sens contraire :

Le Psaume (33,15) dit de Dieu à l’égard des hommes : “ Il forme le cœur de chacun ; il connaît toutes leurs actions. ” Or, les actions des hommes sont contingentes, puisqu’elles dépendent de leur libre arbitre. Dieu connaît donc les futurs contingents.

Réponse :

Comme on a montré plus haut que Dieu connaît toutes les choses, non seulement celles qui sont en acte, mais aussi celles qui sont en sa puissance ou en la puissance de la créature, et comme certaines choses parmi ces dernières sont des contingents futurs pour nous, il s’ensuit que Dieu connaît les futurs contingents.

Pour établir clairement cette conclusion, il faut observer qu’un contingent peut être considéré sous un double aspect. D’abord en lui-même, lorsqu’il s’est déjà produit, et alors il n’est plus considéré comme futur, mais comme présent ; ni comme pouvant être ou ne pas être, mais comme déterminé à une branche de l’alternative. Pour cette raison, il peut, pris ainsi, tomber infailliblement sous une connaissance certaine, sous le sens de la vue, par exemple comme lorsque je vois Socrate assis. D’une autre manière, le contingent peut être considéré tel qu’il est dans sa cause. Sous cet aspect il est considéré comme futur et comme contingent, non encore déterminé à être ou à ne pas être, à être ceci ou cela, car la cause contingente est celle qui peut ceci ou son contraire. Dans ce cas le contingent ne peut être connu avec certitude. En conséquence, celui qui ne connaît un effet contingent que dans sa cause, n’a de lui qu’une connaissance conjecturale. Mais Dieu, lui, connaît tous les contingents non seulement en tant qu’ils sont dans leurs causes, mais aussi selon que chacun d’eux est actuellement réalisé en lui-même.

Et, bien que les contingents se réalisent successivement, Dieu ne les connaît pas en eux-mêmes successivement comme nous, mais simultanément. Car sa connaissance, tout autant que son être, a pour mesure l’éternité ; or l’éternité, qui est tout entière à la fois, englobe la totalité du temps, ainsi qu’il a été dit. De la sorte, tout ce qui se trouve dans le temps est éternellement présent à Dieu, non seulement en tant que Dieu a présentes à son esprit les raisons formelles de toutes choses, ainsi que certains le prétendent, mais parce que son regard se porte éternellement sur toutes les choses, en tant qu’elles sont présentes.

Il est donc manifeste que les contingents sont connus de Dieu infailliblement en tant que présents sous le regard divin dans leur présence, et cependant, par rapport à leurs propres causes, ils demeurent des futurs contingents.

Solutions :

1. Même si la cause éloignée est nécessaire, l’effet peut être contingent du fait de la cause prochaine, si elle est contingente. Ainsi la germination d’une plante est un effet contingent en raison de sa cause prochaine, bien que la cause prochaine de cette germination, le mouvement solaire, soit une cause nécessaire. De même, les causes contingentes que Dieu connaît sont contingentes en raison de leurs causes prochaines, bien que la science de Dieu, qui est leur cause première, soit une cause nécessaire.

2. Certains disent que cet antécédent : Dieu a su que tel fait contingent sera, n’est pas nécessaire, mais contingent, car, bien qu’il soit passé, il se rapporte à l’avenir. Mais cela ne l’empêche pas d’être nécessaire car, ce qui a eu un rapport au futur, il est nécessaire qu’il l’ait eu, même si parfois ce futur n’arrive pas.

D’autres disent que l’antécédent en question est contingent, parce qu’il est composé de nécessité et de contingence, comme cette proposition : Socrate est un homme blanc, est une proposition contingente. Mais cela non plus ne signifie rien, car, quand on dit : “ Dieu a su que tel contingent sera ”, “ contingent ” ne figure dans la proposition que comme l’élément matériel de l’affirmation, non comme son élément principal ; de sorte que cette contingence, aussi bien que la nécessité qui pourrait y être substituée, ne fait pas que la proposition soit nécessaire ou contingente, vraie ou fausse. Ainsi, il peut être vrai que j’aie dit : “ l’homme est un âne ”, aussi bien que : “ Socrate court ”, ou : “ Dieu est ”. Il en est de même, si je parle de nécessité ou de contingence.

Il faut donc reconnaître que cet antécédent est nécessaire absolument. Certains disent qu’il ne s’ensuit pas que le conséquent soit nécessaire absolument, parce que l’antécédent est cause éloignée du conséquent, et que ce conséquent est contingent en raison de sa cause prochaine. Mais cela ne prouve rien, car une proposition conditionnelle dont l’antécédent serait une cause éloignée nécessaire, et le conséquent un effet contingent, serait une proposition fausse, comme si je disais : “ Si le soleil se meut, l’herbe germera. ”

Il faut donc s’exprimer autrement et dire ceci : Quand, dans l’antécédent, on introduit quelque chose relevant d’une opération de l’esprit, le conséquent doit être compris non selon l’être réel, tel qu’il est en soi, mais selon l’être intentionnel qu’il a dans l’esprit. Autre, en effet, est l’être d’une chose en elle-même, autre son être dans l’esprit. Par exemple, quand je dis : “ Si l’âme connaît quelque chose, ce quelque chose est immatériel ”, il faut comprendre que cela est immatériel dans l’intellect, non selon son être réel. De même, quand je dis : “ Si Dieu a su quelque chose, cela sera ”, le conséquent doit être compris de l’être selon lequel la chose est présente. Ainsi compris, il est nécessaire aussi bien que l’antécédent, car “ ce qui est, quand c’est, il est nécessaire que ce soit ”, selon Aristote.

3. Les choses qui se réalisent temporellement sont connues successivement par nous dans le temps, mais par Dieu dans l’éternité, qui est au-dessus du temps. En conséquence, du fait que nous connaissons les futurs contingents en tant que tels, ils ne peuvent pas être certains pour nous ; mais pour Dieu seul, dont le connaître est dans l’éternité, qui transcende le temps. Il en est comme de celui qui marche sur un chemin et ne voit pas ceux qui le suivent, alors que l’homme posté sur une hauteur, regardant tout le chemin, voit à la fois tous ceux qui y passent. Ainsi ce qui est su par nous avec certitude doit être nécessaire aussi en soi-même ; car les choses qui en soi sont des futurs contingents, nous ne pouvons les connaître avec certitude. Mais les choses qui sont sues par Dieu, il suffit qu’elles soient nécessaires de la nécessité de leur présence sous le regard de la science divine, nous l’avons dit, mais il n’est pas requis qu’elles le soient en elles-mêmes quand on les considère dans leurs causes. En conséquence, cette proposition : “ Tout ce que Dieu sait est nécessairement ”, on a coutume de la distinguer. Elle peut se rapporter à la chose dont elle parle, ou au dire. Si on l’entend de la chose, la proposition est prise en un sens divisé, et elle est fausse ; car cela veut dire : Toute chose que Dieu sait est nécessaire. Mais elle peut également être comprise du dire. Alors la proposition est prise en un sens composé, et elle est vraie ; car cela signifie : ce dire, “ une chose sue par Dieu est ” est nécessaire.

Mais certains objectent à cela que cette distinction a sa place quand il s’agit de formes séparables de leur sujet. Si, par exemple, je dis : “ Ce qui est blanc peut être noir ”, cette proposition, fausse quant au dire, est vraie quant à la chose, car la chose qui est blanche peut être noire, alors que cette assertion “ Ce qui est blanc est noir ”, ne peut jamais être vraie. Mais, quand il s’agit de formes inséparables de leur sujet, la distinction, affirment ces auteurs, n’est pas de mise ; car si je dis, par exemple : “ le corbeau noir peut être blanc ”, la proposition est fausse dans les deux sens. Or, qu’une chose soit sue par Dieu, c’est là un attribut inséparable de cette chose ; car ce qui est su par Dieu ne peut en aucune manière être ignoré de lui. A la vérité, cette instance serait irrecevable, si être connu de Dieu comportait dans le sujet quelque disposition inhérente. Mais, comme cela ne comporte que d’être l’objet d’un acte du connaissant, à la chose sur elle-même, bien qu’elle soit toujours sue, quelque chose peut être attribué qui lui convient selon ce qu’elle est en elle-même, et qui ne lui convient pas en tant qu’elle est l’objet de l’acte de connaître. Ainsi l’être matériel est attribué à la pierre telle qu’elle est en elle-même, alors qu’il ne saurait lui être attribué en tant qu’elle est un objet intelligible.