Article 2 — Quel est le but de ce gouvernement du monde ?
Objections :
1. Il semble que la cause finale du gouvernement du monde ne soit pas une réalité extérieure au monde. En effet, le but du gouvernement est celui auquel il conduit la chose gouvernée. Mais ce but ne peut être qu’un bien inhérent à la chose elle-même ; c’est ainsi que le malade est amené à la santé, laquelle est un bien existant en lui. La fin du gouvernement des êtres n’est donc pas un bien extérieur à eux, mais un bien qui se trouve en eux-mêmes.
2. Selon Aristote, la fin d’un être est ou bien son opération ou bien l’œuvre qu’il produit. Mais il ne peut y avoir d’œuvre produite qui soit en dehors de l’ensemble de l’univers ; quant à l’opération, elle a pour sujet celui qui agit. Rien d’extérieur au monde ne peut donc être la fin du gouvernement des choses.
3. Le bien de la multitude réside dans l’ordre, et dans la paix qui est " la tranquillité de l’ordre " selon Saint Augustin. Mais le monde consiste en une multitude de choses. La fin du gouvernement du monde sera donc un ordre pacifique qui existe dans les choses elles-mêmes. Elle ne sera donc pas quelque chose d’extérieur au monde.
En sens contraire :
il est écrit au livre des Proverbes (16, 4 Vg) : " Le Seigneur a tout fait en vue de lui-même. " Or Dieu est extérieur à tout l’ordre de l’univers. La fin des choses est donc un bien extérieur.
Réponse :
Puisque la fin répond au principe, il ne peut se faire, une fois connu le principe des choses, que leur fin soit ignorée. Donc, puisque le principe des choses, qui est Dieu, est extérieur à tout l’ensemble de l’univers, ainsi qu’on l’a dit, il en résulte nécessairement que la fin des choses est aussi un bien extrinsèque.
C’est logique. Il est manifeste en effet que le bien a valeur de fin. D’où il suit que la fin particulière d’une chose est un bien particulier, tandis que la fin générale de tous les êtres est un bien universel. Or le bien universel, c’est ce qui est bon par soi et par son essence ; c’est ce qui, en d’autres termes, réalise l’essence même de la bonté. Le bien particulier au contraire n’est bon que par participation. Or, il est évident que, dans tout l’ensemble des créatures, aucun être n’est bon que par participation. Dès lors le bien qui est la fin de tout l’univers doit nécessairement être extérieur à tout l’univers.
Solutions :
1. Nous acquérons un bien de multiples manières : tantôt il s’agit d’une forme qui se réalise en nous, comme la santé ou la science ; tantôt il s’agit d’une œuvre accomplie par nous, ainsi l’architecte obtient son but en construisant une maison ; tantôt enfin il s’agit d’un bien que nous acquérons ou possédons, ainsi celui qui achète un champ parvient à ses fins en en prenant possession. Rien n’empêche donc que la fin à laquelle est conduit l’univers soit un bien extérieur.
2. Aristote parle des fins poursuivies dans le domaine des arts. Certains arts ont pour but l’opération elle-même : la fin du cithariste est de jouer de la cithare. D’autres arts ont pour fin une œuvre réalisée : la fin recherchée par le bâtisseur, ce n’est pas l’acte de bâtir, c’est la maison. Mais il arrive qu’une réalité extrinsèque soit une fin, à titre non seulement d’ouvrage réalisé, mais encore comme possédé, ou même encore représenté. Ainsi pouvons-nous dire qu’Hercule est la fin de l’image que l’on fait pour le représenter. On peut donc dire qu’un bien extérieur à tout l’univers est la fin du gouvernement de tout l’univers, en tant précisément que ce bien est possédé et représenté, car toute chose tend à participer du bien et à s’assimiler à lui selon son pouvoir.
3. Certes, il y a une fin de l’univers qui lui est immanente - c’est l’ordre de ce même univers ; mais ce bien n’est pas la fin ultime, car il est ordonné à un bien extrinsèque comme à sa fin suprême. Ainsi l’ordre de l’armée est ordonné au chef, selon la remarque d’Aristote.