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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Le monde est-il gouverné par quelqu’un ?

Objections :

1. On ne peut gouverner que les êtres qui sont mus ou qui agissent en vue d’une fin. Mais les réalités naturelles, qui constituent la plus grande partie du monde, ne sont pas mues et n’agissent pas en vue d’une fin, puisqu’elles ne connaissent pas la fin. Le monde n’est donc pas gouverné.

2. A proprement parler, ne sont gouvernés que les êtres qui sont mus vers quelque chose. Mais le monde ne paraît pas mû vers quelque chose, car en lui-même il est stable. Donc il n’est pas gouverné.

3. L’être qui est nécessairement déterminé à un seul parti n’a pas besoin d’être gouverné de l’extérieur. Or, les principaux éléments du monde sont déterminés de façon nécessaire à une seule ligne de conduite dans leurs actes et leurs mouvements. Donc le monde n’a pas besoin d’être gouverné.

En sens contraire :

nous lisons dans le livre de la Sagesse (14, 3 Vg) : " Mais toi, Père, tu gouvernes toutes choses par ta providence. " Et Boèce écrit : " Ô toi qui gouvernes le monde selon un plan éternel ! "

Réponse :

Certains philosophes anciens ont refusé d’admettre que le monde soit gouverné, disant que toutes choses sont menées par le hasard. Mais cette position apparaît insoutenable pour deux motifs. D’abord en raison de ce qui se manifeste dans les choses elles-mêmes. Nous voyons en effet les êtres naturels réaliser ce qui est le meilleur, soit toujours, soit dans la plupart des cas ; cela n’arriverait pas s’il n’y avait pas une providence pour mener ces êtres à bonne fin, ce qui est gouverner. C’est pourquoi l’ordre constant qui est dans les choses démontre lui-même manifestement que le monde est gouverné. Ainsi, selon la remarque de Cicéron citant Aristote, lorsqu’on entre dans une maison bien rangée, on perçoit dans cet ordre même l’idée directrice du maître de maison.

En second lieu, la même conclusion se tire de la considération de la bonté divine par laquelle toutes choses ont été produites dans l’être, comme on l’a vu précédemment. Car, puisqu’un être excellent ne peut produire que des choses excellentes, il ne convient pas à la souveraine bonté de Dieu de ne pas conduire à leur perfection les réalités créées par lui. Or la perfection dernière d’un être se trouve dans l’obtention de sa fin. Il appartient donc à la bonté divine, après avoir donné aux choses l’existence, de les acheminer à leur fin. Ce qui est gouverner.

Solutions :

1. Un être est mû ou agit en vue d’une fin de deux manières.

Selon la première, il se porte lui-même vers sa fin, comme le font l’homme et les autres créatures raisonnables, car il leur appartient de connaître la raison de fin, et de moyens qui y conduisent.

Ou bien on dit qu’un être agit ou est mû en vue d’une fin parce qu’un autre l’actionne ou le dirige vers la fin ; ainsi la flèche est dirigée sur la cible par l’archer qui connaît la cible, tandis que la flèche l’ignore. C’est pourquoi, de même que le mouvement de la flèche vers un but déterminé démontre à l’évidence que la flèche est dirigée par un être connaissant, ainsi le cours assuré des réalités naturelles privées de connaissance manifeste clairement qu’une intelligence gouverne le monde.

2. Dans tous les êtres créés, il y a quelque chose de stable, ne serait-ce que la matière première, et aussi quelque chose de mobile, du moment que nous considérons l’action comme un mouvement. Sous ce double rapport, un être a besoin d’être gouverné ; car ce qu’il y a en lui de stable retournerait au néant, parce qu’il en vient, si la main qui le gouverne ne le conservait, comme nous le montrerons bientôt.

3. La nécessité naturelle inhérente aux choses déterminées à un seul parti est imprimée en elles par Dieu qui les dirige à leur fin, à la manière de cette nécessité imposée à la flèche par l’archer, et qui la porte vers la cible. Cette impulsion est dans l’archer, non dans la flèche. Il y a cependant cette différence que les créatures reçoivent de Dieu leur propre nature, tandis que le mouvement que l’homme leur imprime sans tenir compte de leur nature relève de la violence. C’est pourquoi, de même que la nécessité, issue de la violence et imprimée au mouvement de la flèche, manifeste la visée de l’archer, de même la nécessité de nature, donnée par Dieu aux créatures, démontre le gouvernement de la providence divine.