Article 3 — Dieu peut-il réduire quelque chose à néant ?
Objections :
1. D’après Saint Augustin " Dieu n’est pas cause de la tendance au non-être ". Or c’est ce qui arriverait si Dieu réduisait quelque chose à néant. C’est donc qu’il ne peut rien anéantir.
2. Dieu est cause que les choses soient, du fait de sa bonté, car, selon Saint Augustin " c’est parce que Dieu est bon que nous sommes ". Mais Dieu ne peut pas ne pas être bon ; il ne peut donc pas faire que les choses ne soient pas, ce qu’il ferait s’il les réduisait à néant.
3. Si Dieu réduisait certains êtres à néant, il faudrait que ce soit par une action de sa part. Mais cela est impossible, car toute action a pour forme quelque chose de réel. C’est d’ailleurs pourquoi la corruption se termine toujours à une réalité engendrée, selon l’adage qui veut que la génération d’un être suppose la corruption d’un autre être. Dieu ne peut donc rien annihiler.
En sens contraire :
nous lisons dans Jérémie (10, 24 Vg) : " Corrige-moi, Seigneur, mais dans une juste mesure, sans te courroucer, pour ne pas me réduire à néant. "
Réponse :
Pour certains philosophes, Dieu a produit les choses dans l’être par nécessité de nature. Si c’était vrai, Dieu ne pourrait rien réduire à néant, de même qu’il ne peut changer sa nature. Mais, comme nous l’avons déjà dit, cette position est fausse et tout à fait étrangère à la foi catholique, où l’on professe que Dieu a produit les choses dans l’être par sa libre volonté. Aussi lisons-nous dans le Psaume (135, 6) : " Tout ce que le Seigneur a voulu, il l’a fait. " Communiquer l’être à la créature dépend donc de la volonté de Dieu. Et Dieu conserve les choses dans l’existence uniquement parce qu’il continue à leur communiquer l’existence, comme nous l’avons déjà noté. Donc, de même qu’avant la création des choses, il pouvait ne pas leur communiquer l’être et, de la sorte, ne pas les produire ; de même, une fois les choses réalisées, il peut cesser de leur communiquer l’être : elles cesseront alors aussitôt d’exister. C’est cela, les réduire à néant.
Solutions :
1. Le non-être n’a pas de cause par soi, car rien ne peut être cause sinon en tant qu’il est de l’être ; et l’être, à proprement parler, est cause d’être. C’est pourquoi Dieu ne peut être cause d’une tendance au non-être. Cette tendance, la créature la possède par soi, en tant qu’elle vient du néant. Cependant Dieu peut être cause par accident de l’anéantissement des choses : il suffirait qu’il leur retire son action conservatrice.
2. La bonté de Dieu est cause des choses, non par nécessité de nature, puisque la bonté divine ne dépend pas des créatures, mais par sa libre volonté. Dieu peut donc, sans porter préjudice à sa bonté, ne pas donner l’être aux choses ; il peut également, sans diminuer sa bonté, ne pas les conserver dans l’être.
3. Si Dieu réduisait quelque chose à néant, ce ne serait pas par une action nouvelle, mais par le fait qu’elle cesserait d’agir.