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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Les créatures sont-elles conservées par Dieu de façon immédiate ?

Objections :

1. C’est par la même action que Dieu conserve les choses et les crée, nous l’avons dite. Mais il crée immédiatement tous les êtres ; donc, il les conserve aussi immédiatement.

2. Toute réalité est plus proche d’elle-même que d’une autre. Mais il ne peut lui être donné de se conserver elle-même ; à plus forte raison ne peut-il lui être donné de conserver autre chose. Donc Dieu conserve toute chose sans cause intermédiaire.

3. Pour qu’un effet soit conservé dans l’être, il faut que sa cause soit productrice non seulement de son devenir, mais de son être. Or, toutes les choses créées, semble-t-il, ne sont causes que du devenir de leurs effets, car elles n’agissent que par le moyen du mouvement, on l’a vu. Elles ne conservent donc pas leurs effets dans l’être.

En sens contraire :

c’est le même agent qui, à la fois, donne l’être aux choses et le conserve. Mais Dieu donne l’être aux choses en se servant de causes intermédiaires. C’est donc par leur moyen aussi qu’il conserve les choses dans l’être.

Réponse :

Nous l’avons déjà dit, on peut conserver une réalité dans l’être d’une double manière : indirectement et par accident en écartant et en empêchant l’action d’un agent destructeur ; directement et par soi, ce qui suppose que l’être d’une réalité dépend d’une autre réalité, comme l’effet dépend de sa cause. Une réalité peut être conservatrice d’une autre de ces deux manières.

Il est manifeste en effet que, même pour les réalités matérielles, il y en a beaucoup qui empêchent l’action des agents destructeurs et sont dites conservatrices des choses ; c’est ainsi que le sel empêche la putréfaction de la viande, et il est beaucoup d’exemples analogues.

Mais on trouve aussi certains effets qui dépendent, dans leur être, d’une créature. Car il y a de nombreuses causes ordonnées les unes aux autres, en sorte que nécessairement, si l’effet dépend d’abord et principalement de la cause première, il dépend aussi secondairement de toutes les causes intermédiaires. C’est pourquoi, à titre principal certes, la cause première est conservatrice de l’effet ; mais à titre second toutes les causes intermédiaires le sont aussi, et d’autant plus qu’elles sont plus élevées et plus proches de la cause première. De là vient qu’on attribue aux causes supérieures, même dans le monde matériel, la conservation et la permanence des choses ; Aristote affirme que le premier mouvement, le mouvement diurne, est cause de la continuité de la génération ; que le second mouvement, le mouvement zodiacal, est cause de la diversité produite sous le rapport de la génération et de la corruption. De même les astronomes attribuent à Saturne, la planète supérieure, les réalités fixes et permanentes.

Il faut donc dire que Dieu conserve certaines choses dans l’être en se servant de causes intermédiaires.

Solutions :

1. Oui, Dieu a créé toutes choses immédiatement, mais en les créant il a institué un ordre entre elles, si bien que quelques-unes dépendent de certaines autres et, à titre second, sont conservées dans l’être par ces dernières, étant admis que la conservation principale vient de Dieu lui-même.

2. La cause propre est conservatrice de l’effet qui dépend d’elle car, de même qu’il ne peut être donné à aucun effet d’être cause de soi, mais qu’il peut être cause d’autre chose, de même il ne peut être donné à aucun effet de se conserver soi-même ; mais, à titre de cause, il peut conserver autre chose.

3. Aucune créature ne peut exercer la causalité sur une chose et lui faire acquérir une nouvelle forme ou une nouvelle disposition, sinon par le moyen d’un certain changement, car elle ne peut agir que sur un sujet préexistant. Mais, après qu’elle a produit dans le sujet la forme ou la disposition, il lui revient de les conserver sans autre mutation de l’effet. Ainsi, quand l’air est illuminé de nouveau, cela suppose un certain changement, mais ensuite la conservation de la lumière se fait par la seule présence du foyer lumineux sans que rien soit changé dans l’air.