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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — Y a-t-il des réalités qui soient réduites à néant ?

Objections :

1. La fin répond au principe. Mais au principe il n’y avait que Dieu. Au terme, quand les choses auront atteint leur fin, il faudra donc qu’il n’y ait plus rien que Dieu. Et ainsi les créatures seront réduites à néant.

2. Toute créature a une puissance finie. Mais aucune puissance finie ne peut s’étendre à l’infini, et c’est pourquoi Aristote montre n , que "une puissance finie ne peut mouvoir pendant un temps infini ". Aucune créature ne peut donc durer indéfiniment. Et ainsi, à un moment donné, elle sera réduite à néant.

3. La matière ne fait pas partie de la forme ni des accidents. Mais parfois ceux-ci cessent d’exister. Ils sont donc réduits à néant.

En sens contraire :

nous lisons dans l’Ecclésiaste (3, 14) : "J’ai appris que tout ce que Dieu fait durera toujours. "

Réponse :

En ce qui regarde les interventions de Dieu envers sa créature, certaines se produisent selon le cours naturel des choses ; d’autres sont miraculeuses et en dehors de l’ordre naturel imprimé aux créatures, comme on le dira bientôt. Les premières, Dieu les fera selon la nature même des choses ; les œuvres miraculeuses sont ordonnées à la manifestation de la grâce, selon cette parole de l’Apôtre (1 Co 12, 7) : " A chacun la manifestation de l’Esprit est donnée pour l’utilité commune " ; et plus loin il parle, entre autres, des miracles.

Les natures des créatures montrent que nulle d’entre elles n’est réduite à néant ; car ou bien elles sont immatérielles, et il n’y a pas en elles de puissance au non-être ; ou bien elles sont matérielles, et elles subsistent toujours, au moins quant à la matière, qui est incorruptible, car elle subsiste comme sujet de la génération et de la corruption.

D’autre part la réduction d’une chose à néant ne saurait se rattacher à la manifestation de la grâce, car la puissance et la bonté divines sont davantage manifestées par la conservation des choses dans l’être.

Il faut donc conclure purement et simplement qu’absolument rien n’est réduit à néant.

Solutions :

1. Que les choses soient produites dans l’être après n’avoir pas existé, cela montre la puissance de leur auteur. Mais leur réduction à néant ferait obstacle à cette manifestation, car c’est la conservation des choses dans l’être qui manifeste au maximum la puissance de Dieu, selon l’Apôtre (He 1, 3) : " Il soutient toutes choses par sa parole puissante. ".

2. La puissance à exister, chez la créature, est purement réceptive, mais la puissance active vient de Dieu de qui découle l’existence. C’est pourquoi la durée indéfinie des choses doit être attribuée à l’infinité de la puissance divine. Cependant, certaines choses reçoivent une vertu limitée qui leur permet de durer un certain temps, en ce sens que l’influx qu’elles reçoivent de Dieu pour exister peut être contrarié par un agent auquel une vertu finie ne saurait résister indéfiniment, mais seulement pendant un temps limité. Et c’est pourquoi les choses qui n’ont pas de contraire peuvent durer toujours, bien qu’ayant une vertu finie.

. 3. Les formes et les accidents ne sont pas des êtres complets, car ils ne subsistent pas ; ils sont seulement une détermination de l’être. C’est pourquoi on dit qu’ils sont de l’être, en ce sens que, par eux, quelque chose existe. Pourtant, même selon leur mode d’être, on ne peut pas dire qu’ils soient tout à fait réduits à néant ; non parce qu’une partie d’entre eux subsiste, mais parce qu’ils demeurent en puissance dans la matière ou le sujet.

Il faut maintenant considérer le second effet du gouvernement divin, qui est la mutation des créatures, qu’il s’agisse de la mutation des créatures par Dieu (Q. 105), ou de la mutation d’une créature par une autre (Q. 106-119).