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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Dieu peut-il mouvoir immédiatement la matière à recevoir la forme ?

Objections :

1. Il semble que ce ne soit pas possible. D’après Aristote Il en effet, la forme qui est dans une matière peut seule produire une forme matérielle déterminée, car le semblable produit son semblable. Mais Dieu n’est pas une forme existant dans une matière. Donc il ne peut pas produire une forme matérielle.

2. Si un agent se trouve ordonné à des effets multiples, il n’en produira aucun, à moins d’être déterminé à l’un d’eux par quelque chose d’autre ; comme dit Aristote, une opinion universelle n’est motrice que par le moyen d’une saisie particulière. Mais la puissance divine est la cause universelle de toutes choses. Elle ne peut donc produire une forme particulière que par le moyen d’un agent particulier.

3. De même que l’être, pris communément, dépend de la première cause universelle, de même l’être déterminé dépend de causes particulières déterminées, nous l’avons montré à la question précédente. Mais ce qui détermine l’être d’une chose, c’est sa propre forme. Donc, les formes propres aux choses ne sont produites par Dieu que moyennant des causes particulières.

En sens contraire :

il est écrit dans la Genèse (2, 7) : "Dieu forma l’homme du limon de la terre. "

Réponse :

Dieu peut immédiatement mouvoir la matière à recevoir la forme. En effet, l’être en puissance passive peut être réduit à l’acte par une puissance active qui contienne la puissance passive sous son pouvoir. Et comme la matière est contenue sous le pouvoir divin, puisqu’elle est produite par Dieu, elle peut être réduite à l’acte par la puissance divine ; et c’est là précisément mouvoir la matière à recevoir la forme, car la forme n’est autre chose que l’acte de la matière.

Solutions :

1. Un effet se trouve assimilé à l’agent qui le cause d’une double manière. Premièrement, l’homme est engendré par l’homme, le feu par le feu. Secondement, selon une contenance virtuelle, en tant que l’effet est virtuellement contenu dans la cause ; ainsi les animaux engendrés par la putréfaction, les plantes et les minéraux sont assimilés au soleil et aux étoiles, par la vertu desquels ils sont engendrés. Ainsi donc l’effet est assimilé à la cause agente selon tout ce que la vertu de l’agent peut atteindre en lui.

Or, la puissance de Dieu atteint la forme et la matière, ainsi que nous l’avons vu. C’est pourquoi le composé qui est engendré est assimilé à Dieu selon une contenance virtuelle ; et il est assimilé au composé qui l’engendre selon une similitude spécifique. Et de même que le composé engendrant peut mouvoir la matière à recevoir la forme en produisant un composé semblable à lui, ainsi en est-il de Dieu. On ne pourrait en dire autant d’une autre forme immatérielle, car la matière échappe à la puissance des substances séparées. Aussi les démons et les anges n’agissent-ils pas sur les réalités de ce monde visible en y imprimant des formes, mais en utilisant des germes ou semences corporels.

2. Cette objection serait valable si Dieu agissait par nécessité de nature. Mais Dieu agit par sa volonté et son intelligence, et celle-ci connaît les structures propres de toutes les formes, y compris les formes particulières ; d’où il suit que Dieu peut, d’une façon déterminée, imprimer à la matière telle ou telle forme.

3. Que les causes secondes soient ordonnées à produire des effets déterminés, elles le tiennent de Dieu. Et puisque c’est Dieu qui ordonne les autres causes à produire des effets déterminés, il peut tout aussi bien les produire lui-même.