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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 7 — Est-ce que les anges souffrent des maux que subissent ceux qu’ils protègent ?

Objections :

1. Il semble que les anges souffrent des maux subis par ceux qu’ils protègent car l’Écriture [Isaïe, ch. 33, v. 7] nous dit : « Les anges de la paix reviennent en pleurant ». Or, les pleurs sont le signe de la douleur et de la tristesse. Les anges sont donc attristés par les maux qui accablent les hommes qu’ils protègent.

2. Saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 14, ch. 15] dit au sujet de la tristesse qu’elle « vient de ce qui nous arrive contre notre volonté ». Or, la perte de l’homme qu’il protégeait est contraire à la volonté de l’ange gardien. Les anges s’attristent donc de la perte des hommes.

3. En outre, tout comme la tristesse est contraire à la joie, de même le péché est contraire à la pénitence. Or, les anges se réjouissent du pécheur qui fait pénitence, comme le dit l’Écriture [Luc, ch. 15, v. 7]. Ils doivent donc s’attrister de ce que le juste tombe dans le péché.

4. De plus, la Glose d’Origène, commentant ce passage de l’Écriture [Nombres, ch. 18, v. 12] : « Tout ce qu’ils peuvent offrir de prémices…», dit : « Les anges seront amenés en jugement pour savoir si les hommes sont tombés en raison de leur négligence ou en raison de l’indolence des hommes. Mais c’est avec raison que chacun souffre des maux pour lesquels il est conduit en jugement. Les anges souffrent donc des péchés des hommes.

Cependant : là où il y a tristesse et douleur, la félicité n’est pas parfaite et c’est pourquoi l’Écriture [Apocalypse, ch. 21, v. 4] déclare au sujet de la béatitude : « Il n’y aura plus de mort, il n’y aura plus ni deuil, ni lamentations, ni douleur ». Or, les anges sont parfaitement bienheureux. Ils ne souffrent donc de rien.

Réponse :

Je réponds qu’il faut dire que les anges ne souffrent ni des péchés, ni des châtiments des hommes. En effet, comme le dit saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 14, ch. 15], la tristesse et la douleur n’a pour objet que ce qui est contraire à la volonté. Or, il n’y a rien qui se produit dans le monde et qui soit contraire à la volonté des anges et des autres bienheureux, car leur volonté adhère parfaitement à l’ordre de la justice divine et rien ne se réalise dans le monde qui ne s’actualise ou ne soit permis par la justice divine. C’est pourquoi, à parler purement et simplement, rien ne se produit dans le monde qui soit contraire à la volonté des bienheureux. En effet, comme le dit le Philosophe [Éthique, L. 3, ch. 1], on dit d’un acte qu’il est volontaire purement et simplement en ce sens qu’il est voulu dans le particulier, ici et maintenant, c’est-à-dire en considérant toutes les circonstances, bien qu’il ne serait pas voulu s’il était considéré dans l’universel : par exemple, le pilote ne veut pas que les marchandises contenues dans son navire soient jetées à la mer, s’il considère cet acte dans l’absolu et l’universel, mais il le veut lorsqu’il considère le danger de la tempête imminente qui menace son équipage. Cet acte est donc plus volontaire qu’involontaire. En conséquence, les anges ne veulent pas, à parler absolument et universellement, les péchés et les châtiments des hommes ; ils veulent cependant que l’ordre de la justice divine soit observé en cette matière, ordre selon lequel il est permis à certains de pécher et de subir des châtiments.

Solutions :

1. Il faut dire en premier lieu que cette parole d’Isaïe peut être attribuée aux anges, et cela au sens littéral, c’est-à-dire aux messagers d’Ézéchias qui pleurèrent à cause des paroles du prophète, comme l’établit l’Écriture [Isaïe, ch. 37, v. 2 sqq. ; ch. 36, v. 22]. Mais en un sens allégorique, les anges de la paix sont les apôtres et les prédicateurs qui pleurent pour les péchés des hommes. Mais si on applique ces paroles aux bons anges en un sens anagogique, on parle alors par métaphore pour désigner les anges qui veulent le salut des hommes dans l’universel, car c’est en ce sens en effet que les passions sont attribuées à Dieu et aux anges.

2. Il faut dire en deuxième lieu que ce que nous venons de dire répond clairement à cette objection.

3. Il faut dire en troisième lieu que même pour les péchés des hommes aussi bien que pour leurs châtiments, il demeure toujours chez les anges une même raison de se réjouir, à savoir l’accomplissement de l’ordre de la divine Providence.

4. Il faut dire en quatrième lieu que si les anges sont appelés en jugement pour les péchés des hommes, ce n’est pas parce qu’ils en seraient responsables, mais à titre de témoins, pour convaincre les hommes de leur négligence.