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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Est-ce que les hommes sont protégés par les anges ?

Objections :

1. Il semble bien que les hommes ne soient pas protégés par les anges. En effet, des protecteurs sont attribués à des personnes soit parce que ces dernières sont ignorantes, soit parce qu’elles ne peuvent se protéger elles-mêmes, comme c’est le cas pour les enfants et les infirmes. Or, l’homme peut se protéger lui-même par son libre arbitre et il sait comment le faire par la connaissance qu’il possède naturellement de la loi naturelle. L’homme n’a donc pas besoin d’être protégé par un ange.

2. Par ailleurs, là où est présente une protection plus puissante, une protection plus faible est inutile. Or, selon l’Écriture [Psaumes, ch. 120, v. 4], les hommes sont protégés par Dieu : « Celui qui protège Israël ne dormira pas et ne sommeillera pas ». Il n’est donc pas nécessaire que l’homme soit protégé par un ange.

3. En outre, la perte de celui qui était protégé doit retomber sur la négligence de celui qui le protégeait. C’est pourquoi l’Écriture [Rois, L. 3, ch. 20, v. 39] dit : « Protège l’homme juste, car s’il lui arrive de tomber, ton âme sera le prix de la sienne ». Or, de nombreux hommes périssent chaque jour après être tombés dans le péché alors qu’ils auraient pu être soutenus par les anges, soit par une apparition, soit par un miracle, soit par quelque chose de la sorte. Les anges se trouveraient donc à être négligents si les hommes étaient confiés à leur protection : mais cette conclusion est manifestement fausse. Les anges ne sont donc pas les protecteurs des hommes.

Cependant : l’Écriture [Psaumes, ch. 90, v. 11] nous dit : « Il a ordonné à ses anges de te protéger en toutes tes voies ».

Réponse :

Je réponds qu’il faut dire qu’on observe, en tout genre de choses, conformément aux dispositions de la divine Providence, que les réalités mobiles et variables sont mues et réglées par les réalités immobiles et invariables : c’est ainsi que toutes les réalités corporelles sont réglées par les substances spirituelles immobiles et que les corps inférieurs le sont par les corps supérieurs, lesquels sont invariables quant à leur substance. Nous-mêmes, nous nous efforçons de déterminer nos conclusions, sur lesquelles nous pourrions nous déterminer de diverses manières, en nous appuyant fermement sur des principes qui eux-mêmes sont invariables.

En outre, il est manifeste, en ce qui concerne le domaine de l’agir, que la connaissance et les sentiments de l’homme peuvent varier de multiples manières et s’écarter du bien. C’est pourquoi il était nécessaire que des anges soient assignés à la protection des hommes afin que ces derniers soient réglés et mus par eux vers le bien.

Solutions :

1. Il faut dire en premier lieu que l’homme peut en quelque sorte échapper au mal par son libre arbitre, mais pas suffisamment, car son désir du bien est affaibli par les nombreuses passions de l’âme. De même, la connaissance de la loi naturelle, qui est naturellement présente dans l’homme, dirige l’homme vers le bien dans une certaine mesure, mais pas suffisamment : en effet, lorsque vient le temps d’appliquer les principes universels du droit à des opérations particulières, il arrive à l’homme de s’écarter du bien de plusieurs manières. C’est pourquoi l’Écriture [Sagesse, ch. 9, v. 14] nous dit : « Les pensées des mortels sont timides et nos prévisions incertaines ».

2. Il faut dire en deuxième lieu que deux conditions sont requises pour faire le bien. Premièrement, que l’appétit soit incliné au bien, ce qui n’est possible en nous que par l’acquisition de la vertu morale. Deuxièmement, que la raison découvre les moyens pertinents à la réalisation du bien vertueux, condition que le Philosophe [Éthique, L. 6, ch. 12] fait relever de la prudence. En ce qui concerne la première condition, Dieu protège immédiatement l’homme en répandant en lui la grâce et les vertus. En ce qui concerne la deuxième condition, Dieu protège l’homme à titre de maître universel dont l’enseignement parvient à l’homme par l’intermédiaire des anges, ainsi que nous l’avons établi plus haut [q. 111, art. 1].

3. Il faut dire en troisième lieu que tout comme les hommes s’écartent de leur instinct naturel du bien en raison de la passion du péché, de même ils s’écartent aussi des suggestions des bons anges, suggestions qui sont communiquées invisiblement aux hommes par mode d’illumination afin que ces derniers agissent bien. En conséquence, ce n’est pas à la négligence des anges qu’il faut attribuer la perte des hommes, mais à la malice des hommes eux-mêmes. Cependant, s’il arrive, en dehors de la loi commune, que les anges apparaissent visiblement aux hommes, cela vient d’une grâce spéciale de Dieu, tout comme c’est pour cette même raison que les miracles se produisent en dehors de l’ordre de la nature.