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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Est-ce qu’il existe des raisons séminales dans la matière corporelle ?

Objections :

1. Il semble qu’il n’existe pas de raisons séminales dans la matière corporelle puisque la notion de raison implique quelque chose de spirituel. Or, il n’y a rien de spirituel dans la matière corporelle, mais seulement quelque chose de matériel, à la manière de ce en quoi elle se trouve. Il n’y a donc aucune raison séminale dans la matière corporelle.

2. Par ailleurs, saint Augustin [De la Trinité, L. 3, ch. 8, 9] rapporte que « certains démons accomplissent certaines œuvres en se servant, par des mouvements cachés, de semences qu’ils connaissent dans les éléments ». Or, les réalités dont on fait usage par le mouvement local sont des corps et non des raisons. C’est donc à tort que certains soutiennent qu’il existe des raisons séminales dans la matière corporelle.

3. En outre, la semence est un principe actif. Or, on ne retrouve aucun principe actif dans la matière corporelle puisqu’il ne convient pas à la matière d’agir, ainsi que nous l’avons dit précédemment [q. 115, art. 1, sol. 2, 4]. Il n’existe donc pas de raisons séminales dans la matière corporelle.

4. De plus, si l’on en croit saint Augustin [La Genèse au Sens Littéral, L. 5, ch. 4], il existe dans la matière corporelle certaines raisons causales qui semblent suffire pour expliquer la production des choses. Mais les raisons séminales sont autres que les raisons causales puisque l’accomplissement des miracles dépasse les raisons séminales mais non les raisons causales. Il ne convient donc pas de dire qu’il existe des raisons séminales dans la matière corporelle.

Cependant : saint Augustin [De la Trinité, L. 3, ch. 8] affirme : « Dans toutes les choses qui naissent corporellement et visiblement se cachent certaines semences enfouies dans les éléments corporels de ce monde ».

Réponse :

Je réponds qu’il faut dire que les dénominations ont l’habitude d’être attribuées en partant des choses les plus parfaites, comme le dit le Philosophe [De l’Âme, L. 2, ch. 4]. Or, dans toute la nature corporelle, ce sont les corps vivants qui sont les plus parfaits : c’est pourquoi le nom de nature a été transporté des réalités vivantes à toutes les réalités naturelles. En effet, le nom même de nature, comme le souligne le Philosophe [Métaphysique, L. ch. 4], fut d’abord établi pour signifier la génération des vivants qu’on appelle naissance. Et parce que les vivants sont engendrés à partir d’un principe conjoint auquel ils sont reliés, tout comme le fruit est engendré à partir de l’arbre, et le fœtus à partir de la mère, le nom de nature fut étendu par la suite à tout principe de mouvement qui est présent dans celui qui se meut.

Or, il est manifeste que le principe actif et le principe passif de la génération des êtres vivants sont les semences à partir desquelles les vivants sont engendrés. C’est pourquoi saint Augustin [De la Trinité, L. 3, ch. 8] est justifié d’appeler raisons séminales toutes les puissances actives et passives qui sont les principes des générations et des mouvements des choses naturelles.

Or, ces puissances actives et passives peuvent être considérées d’après plusieurs ordres. En effet, comme le dit saint Augustin [La Genèse au Sens Littéral, L. 6, ch. 10], ces puissances peuvent certes être considérées en premier lieu comme existant premièrement et à l’origine, en tant que raisons idéales, dans le Verbe de Dieu. En deuxième lieu, comme existant dans les éléments du monde où elles ont été produites simultanément dès le début du monde en tant que causes universelles. En troisième lieu, comme existant dans les choses qui sont produites par les causes universelles dans la succession des temps, c’est-à-dire comme existant dans telle plante ou dans tel animal en tant que causes particulières. En quatrième lieu, ces mêmes puissances actives et passives peuvent être considérées comme existant dans les semences produites par ces plantes et ces animaux, lesquelles se comparent à leur tour à d’autres effets particuliers comme les causes universelles primordiales se comparent aux premiers effets produits.

Solutions :

1. Il faut dire en premier lieu que ces puissances actives et passives des choses naturelles, bien qu’elles ne puissent être appelées raisons en tant qu’elles existent dans une matière corporelle, peuvent cependant recevoir le nom de raisons si on les rapporte à leur origine, en tant qu’elles dérivent des raisons idéales.

2. Il faut dire en deuxième lieu que ces puissances actives et passives existent dans certaines parties du corps, et lorsque les démons d’en servent pour accomplir certains effets au moyen du mouvement local, on dit de ces semences que les démons en font usage.

3. Il faut dire en troisième lieu que la semence du mâle est le principe actif de la génération de l’animal. Mais on peut aussi appeler semence ce qui vient de la femme et qui est le principe passif de cette génération. En conséquence, sous le terme de semence, on peut entendre à la fois les puissances actives et passives de la génération animale.

4. Il faut dire enfin qu’à partir de ce que dit saint Augustin dans ce passage au sujet des raisons séminales, on peut suffisamment admettre que ces raisons séminales sont aussi des raisons causales, tout comme la semence est elle-même une cause. En effet, saint Augustin [De la Trinité, L. 3, ch. 9] ajoute : « Tout comme les mères sont lourdes de leurs fœtus, de même le monde est lourd des causes de tout ce qui vient à naître ». Cependant, bien que les raisons idéales puissent être appelées raisons causales, elles ne peuvent être proprement dénommées raisons séminales, car la semence n’est pas un principe séparé. C’est pourquoi les miracles ne sont pas accomplis en dépassant les raisons idéales. De même, l’accomplissement des miracles ne s’opère pas au-dessus des puissances passives données à la créature, de sorte que tout ce que Dieu pourrait commander puisse se réaliser en elle. Mais lorsqu’on dit que les miracles s’accomplissent en dépassant les raisons séminales, on se trouve à dire que les miracles s’accomplissent au-dessus des puissances actives naturelles et des puissances passives qui sont ordonnées à ces puissances actives.