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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Est-ce qu’il existe un corps qui soit actif ?

Objections :

1. Il semble qu’aucun corps ne soit actif car saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 5, ch. 9] dit : « Parmi les êtres, il s’en trouve certains qui sont produits et n’agissent pas, par exemple les corps ; un autre qui agit sans être produit, par exemple Dieu ; certains qui agissent et sont produits, par exemple les substances spirituelles ». Donc, aucun corps n’est actif.

2. Par ailleurs, tout agent, à l’exception de l’agent premier, a besoin dans son opération d’un sujet qui puisse recevoir cette opération. Mais en-dessous de la substance corporelle il n’existe aucune substance qui, à titre de sujet, puisse recevoir l’action de la substance corporelle car cette dernière occupe le dernier degré parmi les êtres. La substance corporelle n’est donc pas active.

3. En outre, toute substance corporelle est enfermée dans une quantité. Mais la quantité empêche la substance de se mouvoir et d’agir car elle enferme la substance qui se trouve à être noyée en elle : c’est ainsi par exemple que l’air est empêché par les nuages de recevoir la lumière. Et le signe en est que plus augmente la quantité d’un corps, plus il est alourdi et plus il lui est pénible de se mouvoir. En conséquence, aucune substance corporelle n’est active.

4. De plus, tout agent tient sa puissance d’action de sa proximité avec l’Agent premier. Or les corps, qui sont les êtres les plus composés, sont les plus éloignés de l’Agent premier qui est le plus simple des êtres. Donc, aucun corps n’est actif.

5. Enfin, si un corps est actif, son action est ordonnée soit à une forme substantielle, soit à une forme accidentelle. Or, son action ne peut tendre à une forme substantielle car on ne retrouve comme principe d’action dans les corps qu’une qualité active, laquelle est un accident ; or, un accident ne peut être la cause d’une forme substantielle puisqu’une cause est toujours supérieure à son effet. Mais son action ne peut tendre non plus à une forme accidentelle puisque saint Augustin [De la Trinité, L. 9, ch. 4] affirme : « L’accident ne peut s’étendre au-delà de son sujet ». Donc, aucun corps n’est actif.

Cependant : Denys [La Hiérarchie Céleste, ch. 15] soutient que parmi les autres propriétés du feu corporel, on voit que ce dernier est « actif et puissant et qu’il manifeste dans les corps qui le reçoivent la grandeur qui lui est propre ».

Réponse :

Je réponds qu’il faut dire qu’il est possible de percevoir par les sens que certains corps sont actifs. Mais au sujet des opérations des corps, certains philosophes se sont trompés de trois manières. Parmi eux en effet certains ont retiré aux corps toute forme d’opération : telle est l’opinion d’Avicebron qu’il présente dans son livre, La Source de Vie, où il cherche à prouver, au moyen de certains arguments, que nul corps n’agit et que toutes les opérations qui semblent appartenir aux corps procèdent de fait d’une puissance spirituelle qui pénètre tous les corps, de telle manière que, selon lui, ce n’est pas le feu qui réchauffe, mais une puissance spirituelle qui pénètre le feu. Il semble bien que cette opinion dérive de l’opinion de Platon, car Platon soutenait que toutes les formes qui existent dans la matière sont des formes participées, déterminées et limitées à telle matière particulière, alors que les formes séparées sont absolues et universelles et c’est pourquoi il ajoutait que ces formes séparées sont les causes des formes qui existent dans la matière [q. 79, art. 3 ; q. 84, art. 1]. En conséquence, étant donné que la forme qui existe dans la matière corporelle est déterminée à telle matière individuelle par la quantité, Avicebron en concluait que la forme corporelle est retenue et enfermée par la quantité comme principe d’individuation de telle manière qu’elle ne peut s’étendre à une autre matière par son opération ; selon lui, seule la forme spirituelle et immatérielle, qui n’est pas limitée par la quantité, peut s’appliquer à un autre être par son opération.

Or, cet argument ne démontre pas que la forme corporelle n’est pas active, mais seulement qu’elle n’est pas un agent universel. En effet, si un être participe de quelque chose, il est nécessaire qu’il participe de ce qui est propre à cette chose : par exemple, ce qui participe de la lumière participe nécessairement de la visibilité. Or, agir, qui n’est rien d’autre que de faire quelque chose en acte, est le propre de l’acte en tant qu’acte : c’est pourquoi tout agent se trouve à actualiser ce qui lui est semblable. Ainsi donc, si on est en présence d’une forme qui n’est pas déterminée par une matière soumise à la quantité, cette forme sera un agent indéterminé et universel ; au contraire, si une forme est déterminée par une matière, elle sera un agent limité et particulier. C’est pourquoi, si la forme du feu était une forme séparée, comme le soutenaient les Platoniciens, elle serait en quelque sorte la cause de toute combustion. Au contraire, telle forme du feu qui existe dans telle matière corporelle n’est cause que de telle combustion produite par tel corps dans tel autre corps, et c’est pourquoi une telle opération s’actualise par le contact de deux corps.

Mais cette opinion d’Avicebron se trouve à ajouter quelque chose à celle de Platon. En effet, Platon soutenait que seules les formes substantielles sont séparées ; quant aux formes accidentelles, il les ramenait aux principes matériels que sont le grand et le petit, qu’il affirmait être les premiers contraires que d’autres identifiaient comme étant le dense et le diffus [cf. Aristote, Physique, L. 1, ch. 4]. Et c’est pourquoi Platon et Avicenne, qui le suivait sur ce point de doctrine, soutenaient que les agents corporels opèrent d’après des formes accidentelles qui disposent la matière à recevoir la forme substantielle, alors que la perfection ultime, qui consiste dans l’introduction de la forme substantielle, est l’œuvre d’un principe immatériel [cf. q. 65, art. 4 ; q. 79, art. 3]. Telle est la deuxième opinion sur l’action des corps, dont nous avons parlé précédemment [q. 45, art. 8] lorsque nous avons traité de la création.

La troisième opinion à ce sujet vient de Démocrite qui soutenait que l’action vient des atomes qui sont émis par le corps qui agit, et que la passion vient de la réception de ces atomes dans les pores du corps du patient. Or, le Philosophe [De la Génération, L. 1, ch. 8, 9] réfute cette position en disant que s’il en était ainsi, il s’ensuivrait que le corps ne subirait pas l’action dans sa totalité et que la quantité du corps qui agit diminuerait du seul fait de son action, ce qui est manifestement faux.

Il faut donc conclure à partir de là qu’un corps n’agit qu’en tant qu’il est en acte, et sur un autre corps en tant que ce dernier est en puissance.

Solutions :

1. Il faut donc dire en premier lieu que ce passage de saint Augustin doit s’entendre de toute la nature corporelle prise simultanément, sous laquelle on ne peut retrouver une nature inférieure sur laquelle elle pourrait agir à la manière dont la nature spirituelle agit sur la nature corporelle et la nature incréée sur la nature créée. Cependant, un corps est inférieur à un autre dans la mesure où il est en puissance à recevoir ce que l’autre possède en acte.

2. Ce que nous venons de dire contribue à répondre à la deuxième objection. Il faut cependant savoir que quand Avicebron argumente ainsi, à savoir : « Il existe un être qui meut sans être mû, c’est-à-dire le Premier Producteur des choses, donc, à l’opposé, il doit exister un être qui est mû et patient seulement », ce raisonnement doit lui être concédé. Il faut néanmoins noter que « ce qui est mû et patient seulement », c’est la matière première, laquelle est pure puissance alors que Dieu est acte pur, tandis qu’un corps est un composé de puissance et d’acte et c’est pourquoi ce dernier se trouve à être à la fois agent et patient.

3. Il faut dire en troisième lieu que la quantité n’empêche pas complètement la forme corporelle d’agir, comme cela vient d’être dit, mais elle la prive d’une action universelle dans la mesure où la forme est individuée en tant qu’elle existe dans une matière soumise à la quantité. Par ailleurs, le signe qu’on présente au sujet du poids des corps ne correspond pas au propos : premièrement parce que l’ajout de la quantité n’est pas la cause de l’augmentation du poids, comme le prouve le Philosophe [Du Ciel et du Monde, L. 4, ch. 2] ; deuxièmement parce qu’il est faux que le poids retarde le mouvement : au contraire, plus une chose est lourde, plus elle se meut selon le mouvement qui lui est propre ; troisièmement parce que l’action ne se réalise pas par le mouvement local, comme le dit Démocrite, mais par le fait qu’une chose passe de la puissance à l’acte.

4. Il faut dire en quatrième lieu que le corps n’est pas ce qui est le plus éloigné de Dieu : en effet, de par la forme qu’il possède, il participe en quelque sorte de la ressemblance avec l'être divin ; mais ce qui est le plus éloigné de Dieu, c’est la matière première qui n’agit d’aucune manière puisqu’elle est pure puissance.

5. Il faut dire en cinquième lieu que l’action d’un corps peut être ordonnée à une forme accidentelle comme à une forme substantielle. En effet, une qualité active, comme celle de la chaleur, bien qu’elle soit un accident, agit cependant, à titre d’instrument, en vertu d’une forme substantielle, et c’est pourquoi il peut en résulter une forme substantielle, tout comme la chaleur naturelle, en tant qu’elle est instrument de l’âme, agit dans la production de la chair ; au contraire, en tant qu’elle agit par sa propre puissance, elle agit dans la production d’un accident.

En outre, il n’est pas contraire à la notion d’accident de dépasser son sujet par rapport à l’action, mais seulement de le dépasser par rapport à son essence, à moins peut-être qu’on se représente l’accident qui passe de l’agent au patient comme étant le même numériquement, ce que supposait Démocrite qui croyait que l’action s’opérait par une transmission des atomes.