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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Est-ce que les corps célestes sont la cause de ce qui se passe sur terre dans les corps inférieurs ?

Objections :

1. Il semble que les corps célestes ne soient pas la cause des opérations observées dans les corps inférieurs car saint Jean Damascène [De la Foi Orthodoxe, L. 2, ch. 7] affirme : « Nous disons cependant que ces corps », c’est-à-dire les corps célestes, « ne sont la cause ni d’une des choses qui sont produites, ni de la corruption des choses qui sont détruites : ils sont plutôt les signes des pluies et des changements de l’atmosphère ».

2. Par ailleurs, un agent et une matière suffisent pour réaliser quelque chose. Or, on retrouve, dans les corps inférieurs, une matière qui est passive et en outre des agents contraires comme le chaud et le froid. Il n’est donc pas nécessaire, pour causer ici-bas ce qui se passe dans les corps inférieurs, de recourir à la causalité des corps célestes.

3. En outre, tout agent produit ce qui lui est semblable. Or, nous observons que tous les êtres qui sont produits ici-bas sont réalisés par réchauffement et refroidissement, par humidification et dessiccation, et qu’ils sont altérés par d’autres qualités de ce genre qu’on ne retrouve pas dans les corps célestes. Les corps célestes ne sont donc pas la cause de ce qui se produit sur terre dans les corps inférieurs.

4. De plus, saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 5, ch. 6] dit : « Rien n’est plus corporel que le sexe du corps ». Or, le sexe du corps n’est pas causé par les corps célestes : il est possible d’en voir un signe en ceci que de deux jumeaux nés sous une même constellation, l’un est mâle et l’autre femelle. Les corps célestes ne sont donc pas la cause des choses corporelles qui se produisent ici.

Cependant : saint Augustin [De la Trinité, L. 3, ch. 4] dit : « Les corps lourds et inférieurs sont réglés selon un certain ordre par les corps plus subtils et plus puissants ». Et Denys [Les Noms Divins, ch. 4] déclare à ce sujet : « La lumière du soleil contribue à la génération des corps sensibles, et d’elle-même elle favorise la vie, la nourrit, l’augmente et la conduit à sa perfection ».

Réponse :

Je réponds qu’il faut dire que puisque toute multiplicité procède de l’unité, que ce qui est immobile se présente toujours de la même manière alors que ce qui se meut se présente de plusieurs manières, il faut considérer que tout mouvement, dans toute la nature, procède de ce qui est immobile. C’est pourquoi, plus un être est immobile, plus il est cause de ce qui est plus mobile. Or, les corps célestes sont les plus immobiles de tous les corps puisqu’ils ne se meuvent que selon le mouvement local. C’est pourquoi les mouvements des corps inférieurs qu’on observe autour de nous et qui sont variés et multiformes se ramènent, comme la leur cause, au mouvement des corps célestes.

Solutions :

1. Il faut dire en premier lieu que cette parole de saint Jean Damascène doit s’entendre en ce sens que les corps célestes ne sont pas la cause première de la génération et de la corruption des choses qui nous entourent en ce monde comme le prétendaient ceux qui soutenaient que les corps célestes sont des dieux.

2. Il faut dire en deuxième lieu que les principes actifs dans les corps inférieurs d’ici-bas ne se retrouvent que dans les qualités des éléments comme le chaud et le froid et d’autres du même genre. Et si les formes substantielles des corps inférieurs ne se diversifiaient que selon ces accidents dont les anciens physiciens soutenaient que les principes sont le rare et le dense, il ne serait pas nécessaire de poser un principe actif distinct au-dessus de ces corps inférieurs et par conséquent ces principes suffiraient pour agir. Mais si l’on y regarde de plus près, il apparaît que de tels accidents se présentent plutôt comme des dispositions matérielles à l’égard des formes substantielles des corps naturels. Or, la matière ne suffit pas pour agir, et c’est pourquoi il est nécessaire de poser un principe actif distinct au-dessus de ces dispositions matérielles.

C’est pour cette raison que les Platoniciens ont affirmé l’existence de formes séparées, et que les corps inférieurs acquièrent leurs formes substantielles par une participation de ces formes séparées. Mais cela ne semble pas suffire à régler le problème car les formes séparées se présentent toujours de la même manière, puisqu’elles sont immobiles ; il s’ensuivrait qu’elles ne pourraient être la cause de la moindre variation dans la génération et la corruption des corps inférieurs, ce qui est manifestement faux.

C’est ce qui a amené le Philosophe [De la Génération, L. 2, ch. 10] à affirmer qu’il est nécessaire de poser l’existence d’un principe actif mobile qui, par sa présence et son absence, est cause de variation dans la génération et la corruption des corps inférieurs : les corps célestes. C’est pourquoi, au sein des corps inférieurs qui nous entourent, tout ce qui engendre se trouve à mouvoir vers une espèce à titre d’instrument du corps céleste ainsi que le remarque le Philosophe [Physique, L. 2, ch. 2] lorsqu’il dit : « C’est l’homme, avec le Soleil, qui engendre l’homme ».

3. Il faut dire en troisième lieu que les corps célestes ne sont pas semblables aux corps inférieurs selon une similitude d’espèce mais en tant qu’ils contiennent en eux, par leur puissance universelle, tout ce qui est engendré dans les corps inférieurs, à la manière dont nous disons que tous les êtres sont en quelque sorte semblables à Dieu.

4. Il faut dire en quatrième lieu que les opérations des corps célestes sont reçues diversement dans les corps inférieurs, selon des diverses dispositions de la matière. Or, il arrive parfois que la matière de la conception humaine ne soit pas totalement disposée dans la direction du sexe masculin et c’est pourquoi elle se termine pour une part à la forme du sexe masculin, pour une autre part à celle du sexe féminin. C’est pourquoi ce passage est introduit par saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 5, ch. 6] pour rejeter la divination qui s’appuie sur les astres : en effet, même les effets des astres varient dans les choses corporelles suivant les diverses dispositions de la matière.