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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 7 — Certains noms sont-ils dits de Dieu temporellement ?

Objections :

1. Il semble que les noms qui impliquent relation aux créatures ne soient pas dits de Dieu temporellement. En effet on convient communément que tous ces noms signifient la substance divine, ce qui fait dire à Saint Ambroise : “ Ce nom "le Seigneur", exprime la puissance, qui est en Dieu sa substance ; "Créateur" signifie l’action de Dieu, qui est son essence. ” Or la substance de Dieu n’est pas temporelle, mais éternelle. Donc ces noms-là ne sont pas dits de Dieu temporellement, mais selon son éternité.

2. Tout ce à quoi un attribut convient temporellement peut être dit “ fait ” ; ainsi, ce qui est dit blanc temporellement a été “ fait ” blanc. Or être fait ne convient pas à Dieu. Donc rien n’est attribué à Dieu temporellement.

3. Si certains noms sont dits de Dieu temporellement, pour cette raison qu’ils comportent une relation avec les créatures, le même motif vaudra pour tous les noms qui comportent une relation aux créatures. Or certains noms qui comportent une relation aux créatures sont dits de Dieu selon l’éternité ; c’est en effet de toute éternité que Dieu connaît et aime la créature, selon le texte de Jérémie (31,3) : “Je t’ai aimé d’un amour éternel. ” Donc, les autres noms qui impliquent relation aux créatures, comme Maître et Créateur conviennent aussi à Dieu de toute l’éternité.

4. Ces noms impliquent relation. Ou bien cette relation est quelque chose en Dieu, ou bien seulement dans la créature. Or elle ne peut pas être uniquement dans la créature ; car, dans ce cas, Dieu serait appelé Maître ou Seigneur d’après la relation opposée, celle qui est dans les créatures. Or, rien n’est dénommé par son opposé. Il reste donc que la relation est quelque chose en Dieu. Mais en Dieu rien n’est temporel, parce que Dieu est au-dessus du temps. Il semble donc bien que ces noms-là ne sont pas dits de Dieu temporellement.

5. Ce qui est dit en raison d’une relation est dit relativement, et, par exemple, “ Seigneur ” se prend de la relation de “ seigneurie ”, comme blanc de la blancheur. Il suit de là que, si la relation de seigneurie n’est pas en Dieu réellement, si elle est une construction de la raison, il s’ensuit que Dieu n’est pas réellement Seigneur, ce qui est évidemment faux.

6. Quand des termes de relation ne sont pas simultanés par nature, l’un peut être quand l’autre n’est pas ; par exemple il y a objet de science, même s’il n’y a pas de science, dit Aristote. Or les termes relatifs qui sont dits de Dieu et de la créature ne sont pas simultanés par nature. Donc on peut dire certaines choses de Dieu relativement à la créature, même la créature n’existant pas. Ainsi ces noms : Seigneur, Créateur, sont attribués à Dieu selon son éternité, non temporellement.

En sens contraire :

Saint Augustin assure que cette dénomination par relation : “ Seigneur” convient à Dieu temporellement.

Réponse :

Certains noms comportant une relation à la créature sont attribués à Dieu temporellement et non dans l’éternité. Pour le montrer, il faut savoir que certains ont vu dans la relation non une réalité appartenant à l’univers réel, mais une construction de la raison. Or ceci apparaît faux du fait que les réalités elles-mêmes sont naturellement ordonnées et référées les unes aux autres.

Toutefois, il faut savoir que la relation exigeant deux extrêmes, c’est de trois manières différentes qu’elle peut être réelle ou de raison. Parfois, c’est un être de raison des deux côtés, lorsqu’il n’y a d’autre ordre entre les deux termes que la relation établie par la raison, par exemple lorsque nous disons que le même est identique au même. Car, en tant que la raison appréhende deux fois un être unique, elle le pose comme s’il était deux ; c’est ainsi qu’elle appréhende en lui une relation avec lui-même. Il en va pareillement de toutes les relations entre l’étant et le non-étant ; elles sont l’œuvre de la raison qui conçoit le non-étant comme le terme d’une relation. De même encore toutes les relations qui naissent d’un acte de la raison, comme entre le genre et l’espèce, etc.

Certaines relations sont des réalités de nature quant à leurs deux extrêmes : cela arrive quand il y a relation entre deux termes en vertu de quelque chose qui appartient réellement à l’un et à l’autre. Ainsi en est-il manifestement de toutes les relations consécutives à la quantité, comme entre grand et petit, double et moitié, etc., car la quantité est en l’un et l’autre des deux extrêmes. Il en est de même pour les relations résultant de l’action et de la passion comme entre moteur et mobile, père et fils, etc.

Il arrive enfin que la relation soit une réalité de nature dans l’un des extrêmes, et dans l’autre une simple construction de la raison. Cela se produit chaque fois que les deux extrêmes ne font pas partie d’un même ensemble. Par exemple la sensation et la connaissance sont référées au sensible et à l’intellectuellement connaissable, lesquels faisant partie de l’univers réel, sont hors de l’univers intentionnel du sensible et de l’intelligible. C’est pourquoi il y a bien une relation réelle dans la science et la sensation, l’une et l’autre étant ordonnées à connaître intellectuellement ou sensiblement des réalités ; mais ces réalités, considérées en elles-mêmes, sont étrangères à l’univers intentionnel. Aussi, dans ces réalités, il n’y a pas réellement une relation à la science et à la sensation, mais selon la raison seulement, en tant que notre intelligence appréhende ces réalités comme termes des relations à leur égard de la connaissance et de la sensation. C’est pourquoi le Philosophe remarque que si ces réalités sont en relation, ce n’est pas parce qu’elles-mêmes se réfèrent à d’autres, mais parce que ces autres se réfèrent à elles. Pareillement, on dit que la colonne est à droite uniquement parce qu’elle se situe à droite de l’observateur : une telle relation n’est pas réelle dans la colonne, mais chez l’observateur.

Puisque Dieu est en dehors de tout l’ensemble des créatures, et que toutes les créatures sont ordonnées à lui sans que ce soit réciproque, il est évident que les créatures sont référées à Dieu réellement. Mais en Dieu il n’y a pas une relation réelle avec les créatures, mais seulement une relation construite par la raison, en tant que les créatures sont référées à lui. Ainsi, rien n’empêche que ces noms impliquant une relation aux créatures soient attribués à Dieu temporellement ; non en raison d’un changement en Dieu, mais en raison d’un changement affectant la créature. C’est ainsi que la colonne passe à la droite de l’observateur sans subir elle-même aucun changement, mais l’observateur ayant changé de place.

Solutions :

1. Certains mots relatifs sont employés pour signifier directement des relations, comme maître et serviteur, père et fils, etc. On les appelle relatifs quant à l’être. D’autres sont employés pour signifier des réalités dont naissent certaines relations, comme moteur et mobile, chef et subordonné. On les dit relatifs quant à l’expression.

Il faut appliquer cette distinction aux noms divins. Certains d’entre eux signifient la relation elle-même à la créature, comme Seigneur. Ceux-là ne signifient donc pas la substance divine directement, mais indirectement, parce qu’ils la présupposent, comme la Seigneurie présuppose la puissance, laquelle est la substance divine. D’autres noms divins signifient directement l’essence divine, et à titre de conséquence impliquent une relation, comme Sauveur, Créateur, etc. qui signifient une action de Dieu ne faisant qu’un avec son essence. Si toutefois ces deux catégories de noms se disent de Dieu temporellement, c’est en raison de la relation qu’ils comprennent soit principalement, soit par voie de conséquence, non en tant qu’ils signifient l’essence divine, soit directement, soit indirectement.

2. Comme les relations qui sont dites de Dieu temporellement ne sont en Dieu que par un acte de notre raison, “ être fait ” ou “ avoir été fait ” ne se dit de Dieu qu’en tant qu’il est connu par nous, à l’exclusion de tout changement qui l’affecterait dans sa réalité comme lorsque nous disons : “ Seigneur, tu es devenu pour nous un refuge ” (Ps 90, 1 Vg).

3. L’opération de l’intellect et du vouloir reste immanente à celui qui connaît et qui aime. C’est pourquoi les noms qu’on donne aux relations consécutives à ces actes se disent de Dieu selon son éternité. Mais les relations résultant d’actes transitifs, c’est-à-dire d’actes qui, selon notre façon de comprendre, passent en des effets extérieurs à Dieu sont dits de Dieu temporellement, et c’est le cas quand on appelle Dieu Sauveur, Créateur, etc.

4. Les relations signifiées par ces noms qui sont dits de Dieu temporellement, ne sont en Dieu que par un acte de notre raison, tandis que les relations opposées existent en réalité dans les créatures. Et il n’y a pas d’illogisme à ce que Dieu reçoive des noms tirés de relations qui ont réalité dans la créature, pourvu que simultanément soient construites par notre intellect les relations opposées en Dieu, de sorte que Dieu soit nommé relativement à la créature, pour cette raison que la créature lui est référée, comme d’après le Philosophe le connaissable est nommé relativement à la connaissance parce que la connaissance est relative à lui.

5. Puisque Dieu se réfère à la créature en ce sens que la créature se réfère à lui ; et puisque la relation de sujétion est réelle dans la créature, il s’ensuit que Dieu n’est pas Seigneur selon une vue de la raison mais en réalité. Car de la manière même dont la créature lui est soumise, il est dit Seigneur.

6. Pour savoir si des termes relatifs sont simultanés ou non par nature, il ne faut pas considérer l’ordre des choses auxquelles on attribue ces relations, mais ce que signifient ces termes relatifs. Car si l’un des deux inclut l’autre dans sa notion et réciproquement, alors ces termes sont simultanés par nature, comme double et moitié, père et fils, etc. Mais si l’un inclut l’autre dans sa notion sans que ce soit réciproque, alors ils ne sont pas simultanés par nature C’est le cas pour la connaissance et l’objet connaissable. Car l’objet connaissable est ainsi appelé parce qu’il est tel en puissance, tandis que la connaissance existe à l’état d’habitus ou en acte Aussi, selon ce que le mot signifie, l’objet connaissable existe avant la connaissance. Mais si l’on envisage l’objet connaissable en acte, il existe simultanément avec la connaissance en acte. Car quelque chose n’est connu que s’il est actuellement objet de connaissance. Donc, bien que Dieu soit antérieur aux créatures, parce que dans la signification de “ Seigneur ” il est inclus qu’il ait un serviteur, et réciproquement, ces deux termes relatifs sont simultanés par nature. Aussi Dieu n’a-t-il pas été Seigneur avant d’avoir une créature qui lui fût soumise.