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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 6 — Si c’est par analogie, ces noms sont-ils dits en priorité de Dieu ou des créatures ?

Objections :

1. Il semble que les noms soient dits en priorité des créatures plutôt que de Dieu. Car nous nommons un être selon que nous le connaissons, puisque, selon le Philosophe, “les noms sont le signe des concepts ”. Or nous connaissons la créature avant de connaître Dieu ; les noms donnés par nous conviennent donc en priorité aux créatures.

2. Selon Denys, “ nous nommons Dieu d’après les créatures ”. Mais les noms transférés des créatures à Dieu sont dits des créatures d’abord, non de Dieu, comme les noms “ lion ”, “ rocher ” etc. Donc tous les noms sont dits en priorité des créatures, de Dieu ensuite.

3. Tous les noms qui sont dits en commun de Dieu et des créatures sont dits de Dieu comme de la cause de tous les étants, d’après Denys. Or, ce qui est dit d’une chose en raison de la causalité est dit d’elle en second : par exemple, l’animal est dit “ sain ” en priorité, et le remède en second parce qu’il est la cause de la santé. Donc, les noms dont nous parlons sont dits en priorité de la créature et en second de Dieu.

En sens contraire :

Saint Paul écrit (Ep 3, 14) : “ Je fléchis les genoux devant le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom. ” On peut en dire autant des autres noms attribués à Dieu et aux créatures. Donc ces noms sont attribués à Dieu en priorité par rapport aux créatures.

Réponse :

Dans tous les noms qu’on attribue par analogie à plusieurs êtres, il est nécessaire que ces noms soient attribués par rapport à un seul. C’est pourquoi ce terme doit figurer dans la définition de tous les autres. Et comme la raison formelle

signifiée par le nom est la définition de ce qu’on nomme, dit Aristote, il est nécessaire que ce nom soit attribué par priorité à celui des termes de l’analogie qui figure dans la définition des autres, et postérieurement aux autres, par ordre, selon qu’ils se rapprochent plus ou moins du premier. Ainsi, le mot “ sain”, en tant qu’il est dit de l’animal, entre dans la définition du mot sain selon qu’il s’applique au remède appelé sain parce qu’il cause la santé de l’animal ; et il entre également dans la définition du mot sain appliqué à l’urine, parce que celle-ci est appelée saine comme symptôme de santé chez l’animal.

Ainsi donc, tous les noms attribués à Dieu par métaphore sont attribués par priorité aux créatures, car, appliqués à Dieu, ils ne signifient rien d’autre qu’une ressemblance avec de telles créatures. Quand on dit : le pré est riant, cela veut dire : le pré est agréable quand il fleurit, comme un homme quand il rit : il y a là une similitude de proportion. De même, le nom de lion attribué à Dieu ne signifie rien d’autre que ceci : Dieu présente cette ressemblance avec le lion qu’il agit avec force comme le lion. Il est donc clair que la signification de tels noms, appliqués à Dieu, ne peut se définir que par ce qui les fait appliquer aux créatures.

Quant aux autres noms qui ne sont pas attribués à Dieu par métaphore, il en serait exactement de même, si nous disions, comme certains, que ces noms n’expriment de Dieu que sa causalité. Dans ce cas, en effet, dire : Dieu est bon, ne serait pas autre chose que dire : Dieu est cause de bonté dans la créature ; ainsi ce nom attribué à Dieu enfermerait dans sa signification la bonté de la créature, de sorte que la bonté serait attribuée à la créature par priorité, à Dieu ensuite.

Mais on a montré ci-dessus que les noms de cette sorte ne sont pas dits de Dieu uniquement en raison de ce qu’il cause, mais aussi en raison de ce qu’il est en son essence ; car quand on dit : Dieu est bon, ou sage, on signifie non seulement que Dieu est cause de sagesse ou de bonté, mais qu’en lui la sagesse et la bonté préexistent d’une façon suréminente.

D’après cela, il faut conclure que si l’on considère la chose signifiée par le nom, chaque nom est dit par priorité de Dieu, non de la créature ; car c’est de Dieu que ces perfections dérivent dans les créatures. Mais quant à l’origine de la dénomination, ce sont les créatures que nous nommons d’abord par ces noms, car ce sont elles que nous connaissons en premier. De là vient que ces noms signifient à la manière qui convient aux créatures, comme on l’a dit précédemment.

Solutions :

1. La première objection portait sur l’origine de la dénomination.

2. On ne peut raisonner de la même façon sur les noms attribués à Dieu par métaphore, et sur les autres.

3. Cette objection porterait si ces noms étaient attribués à Dieu en raison de sa causalité (comme on attribue la santé au remède), et non en raison de ce qu’il est en son essence