Article 1 — Dieu peut-il être nommé par nous ?
Objections :
1. Il semble qu’aucun nom ne convienne à Dieu, car, dit Denys : “ Il n’y a de lui ni nom ni connaissance. ” Et les Proverbes (30, 4) : “ Quel est son nom et quel est le nom de son fils, si tu le sais ? ”
2. Tout nom a une forme ou abstraite ou concrète. Or les noms concrets ne conviennent pas à Dieu, puisqu’il est simple. Les noms abstraits ne lui conviennent pas davantage ; car ils ne signifient pas quelque subsistant achevé. Donc aucun nom ne peut désigner Dieu.
3. Les substantifs signifient la substance qualifiée ; les verbes et les participes signifient en situant dans le temps ; les pronoms sont démonstratifs ou relatifs. Or rien de tout cela ne peut convenir à Dieu. Dieu est sans qualité, sans aucun accident ; hors du temps ; il ne tombe pas sous nos sens, pour que nous puissions le montrer ; on ne peut le désigner non plus par manière de relation, car tous les termes relatifs ne font que
rappeler quelqu’un des termes qui précèdent, soit noms, soit participes, soit pronoms démonstratifs. Donc Dieu ne peut d’aucune façon être nommé par nous.
En sens contraire :
on lit dans l’Exode (15, 3 Vg) : “ Le Seigneur est un vaillant guerrier, Tout-Puissant est son nom. ”
Réponse :
Selon le Philosophe, “les mots sont les signes des concepts, et les concepts sont les représentations des choses ”. Cela montre que les mots se réfèrent aux choses à signifier par l’intermédiaire de ce que l’esprit conçoit. Et il s’ensuit que nous pouvons nommer un être dans la mesure où notre intellect peut le connaître. Or, nous avons montré plus haut que Dieu, durant cette vie, ne peut être vu par nous dans son essence ; mais que nous le connaissons à partir des créatures comme leur principe, et par mode d’excellence et de négation. En conséquence, nous pouvons le nommer d’après les créatures, mais non de telle sorte que le nom qui le signifie exprime l’essence divine telle qu’elle est, à la manière dont le mot “ homme ” exprime par sa signification l’essence de l’homme selon ce qu’il est ; car il signifie sa définition qui fait connaître son essence ; en effet, ce que signifie formellement le nom, c’est la définition.
Solutions :
1. On doit dire que Dieu est dit n’avoir pas de nom, ou être au-dessus de tout nom en ce sens qu’il est au-dessus de ce que nous connaissons de lui et que nous exprimons par nos paroles.
2. Ne connaissant Dieu que d’après les créatures et ne pouvant lui donner des noms qu’à partir d’elles, tous les noms que nous lui attribuons signifient selon la manière qui convient aux créatures matérielles, dont la connaissance nous est connaturelle, nous l’avons dit. Et parce que, dans le champ de ces créatures, les étants achevés sont des composés, leur forme n’étant pas un sujet complet et subsistant, mais bien plutôt ce par quoi un sujet est ce qu’il est, il en résulte que tous les noms par lesquels nous désignons un étant complet et subsistant ont un mode concret de signifier, comme il convient à des composés ; et les noms par lesquels nous signifions des formes simples ont pour signifié non quelque chose de subsistant, mais ce par quoi un subsistant est ce qu’il est. C’est ainsi que la blancheur désigne ce par quoi un subsistant est blanc. Dieu étant à la fois simple et subsistant, nous lui attribuons donc des noms abstraits pour signifier sa simplicité, et des noms concrets pour signifier sa subsistance et sa perfection. Cependant, à l’égard du mode d’être de Dieu, ces deux catégories de noms sont défectueuses l’une et l’autre, pour la même raison que notre intellect ne le connaît pas, en cette vie, tel qu’il est.
3. Signifier la substance qualifiée, c’est signifier le suppôt avec la nature ou la forme déterminée dans laquelle il subsiste. Aussi, de même qu’on attribue à Dieu des noms concrets pour signifier sa subsistance et sa perfection, comme nous venons de le dire ; de même nous lui appliquons des noms qui signifient la substance qualifiée. Pour ce qui est des verbes et des participes, qui incluent le temps, ils sont dits de lui parce que l’éternité inclut tous les temps. De même, en effet, que nous ne pouvons concevoir et signifier les êtres simples et subsistants si ce n’est de la manière qui convient aux composés, de même nous ne pouvons connaître et exprimer par des mots l’éternité qui est simple si ce n’est de la manière qui convient aux choses temporelles ; et cela à cause de la connaturalité de notre esprit avec les choses composées et temporelles. Quant aux pronoms démonstratifs, ils se rapportent à Dieu comme connu par l’intellect, non comme perçu par les sens. Car c’est selon que notre intellect l’atteint, qu’il peut être montré. Et ainsi, de la même manière que des noms, des participes et des pronoms démonstratifs sont dits de lui, Dieu peut être signifié par des pronoms et des noms relatifs.