Article 7 — La science de Dieu est-elle discursive ?
Objections :
l. Il semble que la science de Dieu soit discursive. En effet, la science de Dieu ne désigne pas une disposition habituelle, mais une intellection actuelle. Or, le Philosophe nous dit que, si l’on peut savoir beaucoup de choses simultanément de façon habituelle, on ne peut en connaître en acte qu’une seule. Donc, comme Dieu connaît des choses multiples, connaissant et lui-même et tout le reste, ainsi qu’on l’a montré, il semble qu’il ne connaisse pas toutes choses à la fois, mais qu’il passe d’un objet à l’autre de façon discursive.
2. Connaître l’effet par la cause, c’est connaître discursivement. Or Dieu connaît tout le reste par lui-même, comme l’effet par sa cause. Donc sa connaissance est discursive.
3. Dieu connaît chaque créature plus parfaitement que nous ne pouvons la connaître ; or nous connaissons dans les causes créées leurs effets, et ainsi nous procédons discursivement des causes aux effets. Il semble donc que pour Dieu il en soit de même.
En sens contraire :
Saint Augustin écrit : “ Dieu voit toutes choses non une à une et par un regard alternatif, comme s’il voyait ici puis là ; il voit tout en même temps. ”
Réponse :
Dans la science divine, il n’y a rien de discursif, et en voici la preuve. Dans notre science on trouve un double processus discursif. Un selon la succession, comme lorsque, après avoir considéré une chose, nous passons à la considération d’une autre. L’autre, selon la causalité : comme lorsque, par la vertu des principes, nous parvenons à la connaissance des conclusions. Le premier processus discursif ne peut convenir à Dieu ; car nous-mêmes, qui concevons successivement des choses diverses quand nous considérons chacune en elle-même, nous les connaissons ensemble si nous les connaissons toutes dans un médium unique ; par exemple, quand nous connaissons les parties dans le tout, et quand nous voyons divers objets dans le miroir. Or Dieu voit tout en un seul médium, qui est lui-même, ainsi qu’on l’a établi. Il voit donc toutes choses ensemble, et non pas successivement. Semblablement, le second processus discursif ne peut convenir à Dieu. Tout d’abord parce que ce second sens présuppose le premier ; car ceux qui passent des prémisses aux conclusions ne les considèrent pas ensemble. Ensuite parce que cette démarche va du connu à l’inconnu ; il est donc clair que, le premier terme connu, on ignore encore l’autre, et le second n’est pas alors connu “ dans ” le premier, mais “ à partir ” du premier. Le terme de la démarche a lieu quand le second terme est vu dans le premier, les effets se résolvant dans les causes ; mais alors la démarche discursive cesse. Donc, puisque Dieu voit ses effets en lui-même comme dans leur cause, sa connaissance n’est pas discursive.
Solutions :
1. Bien que le connaître actuel soit un en lui-même, cependant il arrive que, dans un seul connaître, on atteigne de nombreux connus, comme on vient de le dire.
2. Dieu ne connaît pas premièrement la cause, ensuite et par elle ses effets d’abord inconnus : il connaît les effets dans la cause, ainsi qu’on vient de le dire.
3. Dieu voit, beaucoup mieux que nous, les effets des causes créées dans les causes elles-mêmes ; mais la connaissance de ces effets n’est pas causée en lui par la connaissance des causes créées, comme c’est le cas pour nous, et sa science n’est donc pas discursive.