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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 12 — Dieu connaît-il une infinité de choses ?

Objections :

1. Il semble que Dieu ne puisse connaître une infinité de choses. En effet, l’infini en tant que tel est inconnu : selon la formule d’Aristote, il est “ce dont on peut toujours prendre davantage, quelle que soit la quantité déjà prise ”. Saint Augustin dit aussi “ Ce qui est embrassé par la science devient fini par la compréhension de celui qui le sait. ” Or, l’infini ne peut devenir fini.

2. On dira peut-être : ce qui est infini en soi est fini pour la science de Dieu. Mais alors, voici l’objection. La nature même de l’infini est de ne pouvoir être parcouru, comme il est dit dans la Physique d’Aristote. Mais l’infini ne peut être parcouru ni par le fini, ni par l’infini, ce que prouve le même ouvrage. Donc l’infini ne peut être borné, pas même par l’infini. Et ainsi l’infinité des choses n’est pas incluse dans la science de Dieu, même si celle-ci est infinie.

3. La science de Dieu est la mesure de ce que Dieu sait ; or il est contraire à la nature de l’infini que l’infini soit mesuré.

En sens contraire :

Saint Augustin s’exprime ainsi : “ Quoique les nombres infinis soient sans nombre, ils n’échappent pas à celui dont la science est sans nombre. ”

Réponse :

Étant donné que Dieu connaît non seulement ce qui est en acte, mais aussi ce qui est contenu dans sa puissance ou dans celle de la créature, ainsi qu’on l’a montré, et puisque ces possibles sont évidemment en nombre infini, il est nécessaire d’admettre que Dieu connaît une infinité de choses. Quant à la science de vision, qui a pour objet uniquement les choses qui sont, ou seront ou ont été, bien que certains disent qu’elle n’embrasse pas une infinité d’objets, puisque nous n’admettons pas que le monde a toujours été, ni que la génération et le mouvement doivent durer sans fin, de sorte que les individus seraient multipliées à l’infini, toutefois, si l’on y regarde de plus près, on doit dire nécessairement que Dieu, même par sa science de vision, connaît une infinité de choses. Car Dieu connaît même les pensées et les affections des cœurs, qui seront dans l’avenir multipliées à l’infini, puisque les créatures rationnelles doivent durer sans terme.

Voici pourquoi : la connaissance d’un objet s’étend aussi loin que le permet la forme qui est en lui le principe de la connaissance. La forme cognitive sensible, dans le sens, ne représente qu’un seul individu ; il s’ensuit que par cette forme un seul individu peut être connu. Au contraire, la forme intelligible, dans notre esprit, représente la chose quant à sa nature spécifique, nature qui peut être participée par une infinité de choses particulières. De là vient que notre intellect, au moyen du concept d’homme, connaît en quelque sorte une infinité d’hommes. Il ne les connaît pas selon qu’ils se distinguent les uns des autres, mais selon qu’ils ont en commun une nature spécifique. C’est que la forme intelligible, en nous, ne représente pas les hommes quant à leurs principes individuels, elle représente seulement les principes constitutifs de l’espèce. Mais l’essence divine, par laquelle l’intellect divin connaît, est une représentation suffisante de toutes les choses qui sont ou peuvent être, non seulement quant aux principes communs à plusieurs, mais aussi quant à ce qui est propre à chacune, ainsi qu’on l’a montré. Il s’ensuit que la science de Dieu s’étend à une quantité infinie de choses, même selon qu’elles sont distinctes les unes des autres.

Solutions :

1. D’après le Philosophe, l’infini concerne la quantité. Et la raison formelle de quantité comporte un ordre entre les parties. En conséquence, connaître l’infini selon le mode propre de l’infini, c’est le connaître partie après partie, et de cette façon l’infini échappe à toute connaissance ; car, quel que soit le nombre des parties que l’on puisse embrasser, il en restera indéfiniment hors de prise. Mais Dieu ne connaît pas l’infini, ou des objets en nombre infini en énumérant, pour ainsi dire, partie après partie ; nous avons expliqué qu’il connaît d’une connaissance simultanée, non successive. Rien ne s’oppose donc, en ce qui le concerne, à la connaissance d’une infinité d’objets.

2. Une traversée suppose une succession de parties, et de là vient que l’infini ne peut être parcouru, ni par le fini, ni par l’infini. Au contraire, la raison formelle de compréhension exige seulement l’adéquation à ce qui est compris, car on appelle “ compris ” ce dont rien ne reste extérieur à ce qui le comprend. La raison formelle de l’infini n’exclut donc pas qu’il soit compris par un infini. Et ainsi, ce qui est infini en soi peut être fini pour la science de Dieu, en ce sens qu’il y est inclus, mais non en ce sens qu’il serait parcouru ou traversé.

3. La science de Dieu est bien la mesure des choses ; mais ce n’est pas une mesure quantitative, et c’est à une telle mesure qu’échappent les choses en nombre infini. La science de Dieu mesure l’essence et la vérité de chaque chose, car chaque chose participe à la vérité de sa nature dans la mesure où elle est conforme à la science de Dieu : telle l’œuvre d’art qui concorde avec l’art lui même. A supposer donc qu’il y ait en acte des êtres en nombre infini, par exemple une infinité d’hommes ; ou bien qu’il y ait une infinité en étendue, comme l’air, selon d’anciens philosophes, il est manifeste que l’être de chaque chose n’en serait pas moins déterminé et fini, car il serait renfermé dans les bornes de certaines natures particulières ; ces choses seraient donc mesurables à l’égard de la science de Dieu.