Article 1 — Y a-t-il science en Dieu ?
Objections :
1. Il semble qu’il n’y ait pas de science en Dieu. En effet, la science est un habitus, et l’habitus n’a pas de place en Dieu, car il tient le milieu entre la puissance et l’acte. Il n’y a donc pas de science en Dieu.
2. La science, ayant pour objet les conclusions, est une connaissance causée par autre chose qu’elle, à savoir par la connaissance des principes. Mais il n’y a rien de causé en Dieu. Donc il n’y a pas de science en Dieu.
3. Toute science est ou générale ou particulière. Mais en Dieu, ni le général ni le particulier ne se rencontrent, comme on l’a montré précédemment. Il n’y a donc pas de science en Dieu.
En sens contraire :
L’Apôtre écrit (Rm 11, 33) : “ O profondeur inépuisable de la sagesse et de la science de Dieu ! ”
Réponse :
En Dieu il y a science, le plus parfaitement qui soit. Pour s’en convaincre, il faut observer que les êtres doués de connaissance se distinguent des non-connaissants en ce que ceux-ci n’ont d’autre forme que leur forme propre ; tandis que l’être connaissant, par nature, la capacité de recevoir, en outre, la forme d’autre chose : car la forme du connu est dans le connaissant. Et il est évident par là que la nature du non-connaissant est plus restreinte et plus limitée ; celle, au contraire, des connaissants ayant une plus grande ampleur et une plus large extension. Ce qui a fait dire au Philosophe que “ l’âme est d’une certaine manière toutes choses ”. Or, c’est par la matière que la forme est restreinte, et c’est pourquoi nous disions plus haut que les formes, à mesure qu’elles sont plus immatérielles, accèdent à une sorte d’infinité. On voit donc que l’immatérialité d’un être est ce qui fait qu’il soit doué de connaissance, et son degré de connaissance se mesure à son immatérialité. Aussi Aristote explique-t-il, dans le traité De l’Ame, que les plantes ne connaissent pas en raison de leur matérialité. Le sens, lui, est connaissant en raison de sa capacité à recevoir des formes sans matière ; et l’intellect est connaissant à un plus haut degré encore, parce qu’il est plus séparé de la matière, et non mélangé à elle, dit Aristote. Comme Dieu est au sommet de l’immatérialité, ainsi qu’on l’a vu par ce qui précède, il est en conséquence au sommet de la connaissance.
Solutions :
1. Parce que les perfections qui procèdent de Dieu dans les créatures, sont chez lui, selon un mode supérieur, comme il a été dit plus haute, quand nous attribuons à Dieu un nom tiré de quelque perfection de la créature, nous devons exclure de sa signification tout ce qui tient au mode imparfait propre à la créature. C’est pourquoi la science en Dieu n’est pas une qualité, ou un habitus, mais substance et acte pur.
2. Nous avons vu que ce qui est divisé et multiple dans les créatures se trouve en Dieu simple et un. Dans l’homme, selon la diversité des connus, il y a diverses sortes de connaissances : ainsi, “ principes ”, on dit “ intelligence ”, “ science ” , selon qu’il connaît les conclusions ; “ sagesse ”, selon qu’il connaît la cause suprême ; “ conseil ” ou “ prudence ”, selon qu’il connaît ce qui est à faire. Mais Dieu connaît toutes ces choses d’une simple et unique connaissance, ainsi qu’on le verra. C’est pourquoi la connaissance de Dieu peut recevoir absolument tous ces noms, à la condition qu’on écarte de chacun d’eux, lorsqu’il est attribué à Dieu, tout ce qu’il comprend d’imparfait, et qu’on en retienne tout le parfait. C’est ainsi qu’il est écrit (Jb 12,13) : “ En lui résident la sagesse et la puissance ; le conseil et l’intelligence lui appartiennent. ”
3. La science emprunte ses caractères à la manière d’être du sujet connaissant, car l’objet connu est dans celui qui le connaît selon la manière d’être de ce dernier. Puisque l’essence divine a un mode d’être supérieur à celui des créatures, la science divine ne sera pas comme la science créée : ni universelle ni particulière, ni en disposition habituelle, ni en puissance, ni sous aucun autre mode pareil.