TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 5 — Peut-on attribuer une cause à la volonté divine ?

Objections :

1. Il semble qu’on puisse attribuer une cause à la volonté divine. Car Saint Augustin demande : “ Qui oserait dire que Dieu a tout créé sans raison ? ” Or, quand il s’agit d’un agent volontaire, ce qui est la raison d’agir est aussi la cause du vouloir. Donc la volonté de Dieu a une cause.

2. A tout ce que fait un agent volontaire qui n’a pas de cause de son vouloir, on ne peut attribuer d’autre cause que le vouloir de celui qui veut. Or la volonté de Dieu est cause de toutes choses, ainsi qu’on l’a montré. Donc, s’il n’y a aucune cause de sa volonté, il n’y aura pas d’autre cause à chercher pour tous les êtres de nature, sinon la seule volonté divine. Et ainsi toutes les sciences seraient superflues, elles qui s’efforcent de trouver les causes des effets. Cela ne semble pas admissible.

3. Ce qui est produit par un agent volontaire sans aucune cause dépend de sa seule volonté. Donc, si la volonté de Dieu n’a pas de cause, il s’ensuit que tout ce qui se produit dépend de sa simple volonté et n’a pas d’autre cause, ce qui ne peut non plus s’admettre.

En sens contraire :

Saint Augustin écrit : “ Toute cause efficiente est supérieure à ce qu’elle fait ; or rien n’est supérieur à la volonté divine ; il n’y a donc pas à en chercher la cause. ”

Réponse :

On ne peut d’aucune manière attribuer une cause à la volonté divine. Pour s’en convaincre, il faut observer que, la volonté procédant de l’intelligence, être cause qu’une volonté veuille et qu’une intelligence connaisse, cela se fait de la même manière. Or ce qui se passe dans l’intellect, c’est que, s’il conçoit d’un côté le principe, et d’un côté la conclusion, l’intelligence du principe cause la science de la conclusion. Mais si l’intellect voyait directement la conclusion dans le principe, saisissant l’un et l’autre d’un seul regard, la science de la conclusion ne serait pas causée en lui par l’intelligence des principes, car le même n’est pas cause de soi-même. Toutefois l’intellect comprendrait que les principes sont cause de la conclusion. Il en va de même pour la volonté, pour laquelle la fin est à l’égard des moyens ce que sont pour l’intelligence les principes à l’égard des conclusions. Par conséquent, si quelqu’un, par un acte, veut la fin, et par un autre acte les moyens, le vouloir de la fin sera pour lui la cause du vouloir des moyens. Mais si par un seul acte il veut la fin et les moyens relatifs à cette fin, cela ne pourra pas être, car le même n’est pas cause de soi-même. Cependant, il sera vrai de dire que cet être veut ordonner les moyens à la fin.

Or, de même que Dieu, par un seul acte, voit toutes les choses dans son essence, ainsi par un seul acte veut-il tout dans sa bonté. Aussi, de même qu’en Dieu connaître la cause ne cause pas la connaissance des effets, mais il connaît les effets dans leurs causes, ainsi vouloir la fin n’est-il pas en Dieu cause qu’il veuille les moyens ; mais il veut que les moyens soient ordonnés à la fin. Il veut donc que ceci soit pour cela, mais ce n’est pas à cause de cela qu’il veut ceci.

Solutions :

1. La volonté de Dieu est raisonnable ; non en ce sens qu’il y aurait en Dieu une cause de son vouloir, mais en ce sens qu’il veut que telle chose soit en raison d’une autre.

2. Puisque Dieu veut que les effets soient de telle manière qu’ils proviennent de causes déterminées, afin que soit respecté l’ordre des choses, il n’est pas superflu de chercher d’autres causes outre la volonté de Dieu. Ce qui serait superflu, ce serait de chercher d’autres causes premières qui ne dépendraient pas de la volonté divine, et c’est ce que dit Saint Augustin : “ La vanité des philosophes a voulu attribuer aux effets contingents d’autres causes, dans l’impuissance où ils étaient d’apercevoir la cause supérieure à toutes les causes : la volonté de Dieu. ”

3. Puisque Dieu veut que les effets soient par les causes, tous les effets qui présupposent un autre effet ne dépendent pas seulement de la volonté de Dieu, mais de quelque chose d’autre. Mais les premiers effets, eux, dépendent de la seule volonté de Dieu. Comme si nous disions : Dieu a voulu que l’homme ait des mains pour servir son intelligence en accomplissant toutes sortes d’œuvres ; il a voulu qu’il ait une intelligence pour être un homme ; il a voulu qu’il soit homme afin de pouvoir jouir de son Créateur, ou encore pour l’achèvement de l’univers. Mais ces dernières finalités ne se rapportent à nulle autre fin créée. De telles choses dépendent donc de la simple volonté de Dieu ; mais toutes les autres dépendent aussi de l’enchaînement d’autres causes.