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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — La providence divine s’applique-t-elle immédiatement à toutes choses ?

Objections :

1. Il semble que la providence divine ne s’étend pas immédiatement à toutes choses. Car tout ce que requiert la dignité doit être attribué à Dieu. Mais il appartient à la dignité d’un roi qu’il ait des ministres afin de régir ses sujets par leur intermédiaire. Bien plus, donc, est-il exclu que la providence divine s’occupe immédiatement de toutes choses.

2. Le rôle de la providence est d’ordonner les choses à leur fin. Or la fin de chaque chose est sa perfection, par quoi elle est bonne. Mais il appartient à toute cause de conduire son effet jusqu’à sa perfection. Toute cause agente est donc cause de l’effet qu’on attribue à la providence. Donc, si la providence divine s’occupe immédiatement de toutes les choses, toutes les causes secondes disparaissent.

3. Il vaut mieux, dit Saint Augustin, ignorer certaines choses que de les connaître, par exemple les choses viles, et le Philosophe exprime la même pensée dans la Métaphysiques. Mais tout ce qui est meilleur doit être attribué à Dieu, donc Dieu n’a pas la providence immédiate de certaines choses viles et des choses mauvaises.

En sens contraire :

on lit dans le livre de Job (34, 13 Vg) : “ Quel autre a-t-il établi sur la terre, ou qui a-t-il constitué chef sur le globe qu’il a formé ? ” Sur quoi Saint Grégoire écrit : “ Il gouverne par lui-même le monde qu’il a créé par lui-même. ”

Réponse :

La providence comprend deux moments : le plan de l’ordination des choses à leur fin, et la mise en œuvre de ce plan, qu’on appelle le gouvernement. Pour ce qui est du premier, Dieu par sa providence, s’occupe de toutes les choses, car il a dans son intelligence la représentation de toutes les choses, même les plus petites, et quelques causes qu’il ait attribuées aux divers effets, c’est lui qui leur a donné la vertu de les produire. Aussi faut-il qu’il ait d’abord dans son intelligence, le rapport de ces effets à leur cause. C’est au second moment que la providence divine use d’intermédiaires, car Dieu gouverne les inférieurs par l’entremise des supérieurs, non que sa providence soit en défaut, mais par surabondance de bonté, afin de communiquer aux créatures elles-mêmes la dignité de cause.

Par là est exclue l’opinion de Platon rapportée par Saint Grégoire de Nysse, d’après laquelle il y a une triple providence. La première est celle du Dieu souverain, qui d’abord et principalement s’occupe des choses spirituelles, et conséquemment de tout l’univers en ce qui concerne les genres, les espèces et les causes universelles. La deuxième providence est celle qui s’occupe des réalités individuelles dans lesquelles se réalise la nature des choses qui naissent et se corrompent, et Platon l’attribue aux dieux qui parcourent les cieux, c’est-à-dire aux substances séparées qui meuvent circulairement les corps célestes. La troisième providence s’occupe des choses humaines, et Platon l’attribuait aux génies, dont son école faisait des intermédiaires entre nous et les dieux, comme Saint Augustin le rapporte.

Solutions :

l. Avoir des ministres pour mettre en œuvre le plan de sa providence est de la dignité d’un roi ; mais que le plan des choses qu’il ait à faire ne soit pas dans son esprit, cela est une déficience. Car toute science pratique est d’autant plus parfaite qu’elle s’étend plus complètement aux circonstances particulières dont l’action est faite.

2. De ce que la providence divine s’occupe immédiatement de toutes les choses, il ne résulte nullement que soient exclues les causes secondes, par l’intermédiaire desquelles le plan divin est mis en œuvre, comme on vient de l’établir.

3. Il vaut mieux pour nous ignorer les choses viles ou mauvaises, en tant que par ces choses nous serions empêchés, ne pouvant connaître tout à la fois, de porter notre esprit à la considération du meilleur, et en tant que penser aux choses mauvaises pervertit quelquefois notre volonté. Mais cela n’a pas de place en Dieu, qui voit tout d’un seul regard, et dont la volonté ne peut être portée au mal.