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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Peut-il y avoir en Dieu plusieurs relations réellement distinctes les unes des autres ?

Objections :

1. Quand deux choses sont identiques à une troisième, elles sont identiques entre elles. Or toute relation qui existe en Dieu, est dans la réalité identique à l’essence divine. Les relations ne se distinguent donc pas les unes des autres.

2. Il est vrai que la paternité et la filiation se distinguent de l’essence divine quant à leur raison formelle ; mais c’est aussi le cas de la bonté et de la puissance. Or, cette distinction de raison n’entraîne pas de distinction réelle entre la bonté et la puissance divines. Elle n’en pose donc pas non plus entre la paternité et la filiation.

3. Il n’y a de distinction réelle en Dieu qu’en raison de l’origine. Or une relation ne provient pas d’une autre relation à ce qu’il semble. Donc les relations ne se distinguent pas réellement les unes des autres.

En sens contraire :

Boèce dit qu’en Dieu, “ la substance contient l’unité, la relation multiplie la trinité ”. Donc, si les relations ne se distinguent pas les unes des autres, il n’y aura pas de trinité réelle en Dieu ; il n’y aura qu’une pure trinité de raison. Or, c’est là l’erreur de Sabellius.

Réponse :

Attribuer un prédicat à un sujet, c’est nécessairement lui attribuer tout ce qui appartient à la définition du prédicat. Par exemple, si le prédicat “ homme ” convient à quelqu’un, nécessairement le prédicat “ raisonnable ” lui convient aussi. Or la relation comporte, par définition, un rapport à autre que soi, rapport qui oppose relativement la chose à cet autre. Dès lors, puisqu’en Dieu il y a réellement relation, comme on l’a dit, il doit y avoir aussi réellement opposition. Mais l’opposition relative inclut dans sa définition même une distinction. Il doit donc y avoir en Dieu distinction réelle, affectant, non pas sans doute, la réalité absolue qu’est l’essence, où se trouve la plus haute unité et simplicité, mais la réalité relative.

Solutions :

1. Aristote a marqué les limites du principe évoqué, quand plusieurs êtres sont identiques au même, ils sont identiques entre eux. Cela vaut, d’après lui, s’il s’agit d’identité à la fois dans la réalité et dans la pensée : par exemple “ tunique ” et “ vêtement ”. Mais cela ne vaut plus dès qu’il y a distinction de raison. Ainsi l’action est bien identique au mouvement, et la passion de même ; il ne s’ensuit pas cependant qu’action et passion soient identiques ; “ action ” implique en effet référence au principe du mouvement dans le mobile, tandis que “ passion ” évoque provenance à partir d’un autre. Il en est de même dans le cas présent ; la paternité est identique en réalité à l’essence divine, et la filiation pareillement ; cependant l’une et l’autre comportent en leur raison formelle propre des rapports opposés : d’où vient qu’elles se distinguent l’une de l’autre.

2. Puissance et bonté ne comportent pas d’opposition dans leur notion ; leur cas est donc différent.

3. Bien que, à parler strictement, les relations ne proviennent ni ne procèdent l’une de l’autre, c’est pourtant en considérant la procession d’un terme émanant d’un principe, qu’on les conçoit opposées.