TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Le saint Esprit procède-t-il du Père et du Fils ?

Objections :

1. Selon Denys, “ on ne doit pas s’aventurer à parler de la substantielle Déité en des termes étrangers à ceux qui nous sont divinement formulés par les textes sacrés. ” Or la Sainte Écriture ne dit pas que le saint Esprit procède du Fils ; elle dit seulement qu’il procède du Père : “ l’Esprit de vérité qui procède du Père ” Un 15, 26). Donc le saint Esprit ne procède pas du Fils.

2. On lit dans le Symbole du Concile de Constantinople : “ Nous croyons en l’Esprit-Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie ; il procède du Père ; avec le Père et le Fils il reçoit même adoration et même gloire. ” On n’aurait donc jamais dû ajouter à notre Symbole que le saint Esprit procède du Fils : ceux qui l’ont ajouté semblent plutôt tomber sous l’anathème.

3. Jean Damascène écrit : “ Nous disons que le saint Esprit est du Père, et nous l’appelons Esprit du Père ; mais nous ne disons pas qu’il est du Fils ; pourtant, nous l’appelons l’Esprit du Fils ”. Le saint Esprit ne procède donc pas du Fils.

4. On ne procède pas de celui-là même en qui on repose. Or le saint Esprit repose dans le Fils, car on lit dans la “ Légende de saint André ” : “ La paix soit avec vous et avec tous ceux qui croient en un seul Dieu le Père, et en son Fils unique Notre Seigneur Jésus Christ, et en l’unique Esprit-Saint qui procède du Père et demeure dans le Fils. ” Le saint Esprit ne procède donc pas du Fils.

5. Le Fils procède comme Verbe. Mais en nous, notre souffle ne paraît pas procéder de notre parole. Donc le saint Esprit ne procède pas du Fils.

6. Le saint Esprit procède parfaitement Père. Il est donc superflu de le faire procéder Fils.

7. Au dire d’Aristote, “il n’y a pas de différence entre être et pouvoir être, dans les choses éternelles ”, et bien moins encore en Dieu. Or le saint Esprit peut être distingué du Fils même s’il n’en procède pas. Saint Anselme dit en effet : “Le Fils et le saint Esprit tiennent bien leur être du Père, mais par voie différente ; l’un par naissance, l’autre par procession, et cela les distingue l’un de l’autre. ” Plus loin il ajoute : “ Car si le Fils et le saint Esprit n’avaient rien d’autre pour être deux, cela seul suffirait à les distinguer. ” Le saint Esprit est donc distinct du Fils sans en procéder.

En sens contraire :

Saint Athanase dit : “ Le saint Esprit est du Père et du Fils, non comme fait ou créé ou engendré, mais comme procédant. ”

Réponse :

Il est nécessaire d’affirmer que le saint Esprit procède du Fils ; s’il n’en procédait pas, il ne pourrait d’aucune manière s’en distinguer. Cela ressort de ce qui a été dit jusqu’ici. En effet, on ne peut pas dire que les Personnes divines se distinguent l’une de l’autre par quelque chose d’absolu ; il s’ensuivrait que les Trois n’auraient pas une essence unique, puisqu’en Dieu tout attribut absolu appartient à l’unité d’essence. Il reste donc que les Personnes divines se distinguent entre elles uniquement par des relations. Mais ces relations ne peuvent distinguer les personnes, sinon autant qu’elles sont opposées. La preuve en est que le Père a deux relations : par l’une il se rapporte au Fils, et par l’autre au saint Esprit ; cependant, comme ces relations ne s’opposent pas, elles ne constituent pas deux personnes ; elles n’appartiennent qu’à une seule personne, celle du Père. Donc si, dans le Fils et dans le saint Esprit, on ne pouvait trouver que les deux relations qui rapportent chacun d’eux au Père, ces relations ne seraient pas opposées entre elles, pas plus que les deux relations qui rapportent le Père à chacun d’eux. Aussi, de même que le Père n’est qu’une personne, il s’ensuivrait pareillement que le Fils et le saint Esprit ne seraient qu’une personne, possédant deux relations opposées aux deux relations du Pere. Mais c est la une hérésie, car on détruit ainsi la foi en la Trinité.

Il faut donc bien que le Fils et le saint Esprit se réfèrent l’un à l’autre par des relations opposées. Or, en Dieu, il ne peut y avoir d’autres relations opposées que des relations d’origine, on l’a montré plus haut ; et ces relations d’origine opposées entre elles sont celles de principe d’une part, et de terme émané de ce principe, d’autre part. En définitive, il faudra dire ou bien que le Fils procède du saint Esprit mais personne ne le dit ; ou bien que le saint Esprit procède du Fils ; et voilà ce que nous confessons.

Et l’explication que nous avons donnée plus haut de leur procession respective s’accorde avec cette doctrine. On a dit que le Fils procède selon le mode propre à l’intellect comme Verbe ; et que le saint Esprit procède selon le mode propre à la volonté, comme Amour. Or nécessairement l’amour procède du Verbe : nous n’aimons rien en dehors de ce que nous appréhendons dans une conception de l’esprit. De ce chef encore il est donc clair que le saint Esprit procède du Fils.

L’ordre même des choses nous l’apprend. Nulle part en effet on ne trouve de multitude qui procède sans ordre d’un principe unique, a moins qu’il s’agisse de pure distinction matérielle ; ainsi un même ouvrier fabrique une multitude de couteaux matériellement distincts les uns des autres, sans qu’il y ait d’ordre d’entre eux. Mais, dès qu’on dépasse le cas de la distinction purement matérielle, on trouve toujours un ordre dans la multitude produite ; si bien que l’ordre qui éclate jusque dans la production des créatures manifeste la beauté de la sagesse divine. Donc, s’il y a deux personnes qui procèdent de l’unique personne du Père : le Fils et le saint Esprit, il faut bien qu’il y ait un ordre entre elles. Et l’on ne peut en assigner d’autre qu’un ordre de nature, l’une procédant de l’autre ; à moins de supposer entre elles une distinction matérielle, ce qui est impossible.

Aussi les Grecs reconnaissentils que la procession du saint Esprit a une certaine relation avec le Fils. Ils concèdent que le saint Esprit est l’Esprit du Fils, qu’il provient du Père par le Fils ; certains d’entre eux, dit-on, concèdent même qu’il est du Fils, ou qu’il découle du Fils, mais non pas qu’il en procède. Il y a là, semble-t-il, ignorance ou malignité ; car, si l’on veut bien y réfléchir, on verra que parmi les mots qui ont trait à une origine quelconque, celui de procession est le plus général. Nous en usons pour désigner n’importe quelle origine ; par exemple, on dit que la ligne procède du point, que le rayon procède du soleil, la rivière de sa source, et de même en toutes sortes d’autres cas. Aussi, du fait qu’on admet l’un ou l’autre des mots évoquant l’origine, on peut en conclure que le saint Esprit procède du Fils.

Solutions :

1. On ne doit pas attribuer à Dieu ce qui ne se trouve pas dans la Sainte Écriture, ni en propres termes ni quant au sens. Or, s’il est vrai qu’on ne trouve pas formulé expressément dans la Sainte Écriture que le saint Esprit procède du Fils, le sens du moins s’y trouve bien, et avant tout dans ce passage où le Fils dit du saint Esprit an 16,14) : “ Il me glorifiera, car il recevra du mien. ” En outre, c’est une règle d’interprétation de l’Écriture : ce qu’elle affirme du Père, doit s’entendre aussi du Fils, même s’il y a addition d’un terme exclusif : il n’y a d’exception que sur les points où le Père et le Fils se distinguent par relations opposées. De fait, quand le Seigneur dit (Mt 11, 27) : “ Personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père ”, cela ne veut pas exclure que le Fils lui-même se connaisse. Ainsi donc, même si les passages où il est dit que le saint Esprit procède du Père portaient cette clause qu’il procède du Père “ seul ”, le Fils n’en serait pas exclu pour autant ; car sur ce point, d’être principe du saint Esprit, le Père et le Fils ne s’opposent pas ; ils s’opposent uniquement en ceci que l’un est Père et l’autre Fils.

2. A chaque concile on a institué un symbole dirigé contre l’erreur qu’il s’agissait de condamner. Le concile suivant ne composait donc pas un symbole différent du précédent ; mais pour faire face aux hérésies nouvelles, il insérait une addition expliquant ce qui n’était contenu qu’implicitement dans le symbole antérieur. Ainsi lit-on, dans une décision du Concile de Chalcédoine, que les Pères assemblés au Concile de Constantinople ont enseigné la doctrine du saint Esprit “ non pas en ajoutant ce qui aurait manqué chez leurs prédécesseurs réunis à Nicée, mais en expliquant la pensée de ceux-ci contre les hérétiques ”. Donc, au temps des premiers conciles, comme on n’avait pas encore vu naître l’erreur qui refuse au saint Esprit de procéder du Fils, on n’eut pas besoin alors d’exposer explicitement ce point. Mais plus tard, quand cette erreur se fit jour chez quelques-uns, un Concile réuni en Occident formula expressément cette doctrine avec l’autorité du pontife romain ; car c’était déjà par son autorité que les anciens conciles se réunissaient et recevaient confirmation. Cependant la doctrine en question se trouvait contenue implicitement dans l’affirmation que “ le saint Esprit procède du Père ”.

3. Ce sont les nestoriens qui ont d’abord donné cours à cette erreur que le saint Esprit ne procède pas du Fils. On en a la preuve dans un symbole nestorien condamné au Concile d’Éphèse. Le nestorien Théodoret embrassa cette erreur, et bien d’autres après lui, au nombre desquels se trouve aussi Jean Damascène : sur ce point donc, il ne faut pas suivre sa doctrine. Certains disent pourtant que si le Damascène ne confesse pas que le saint Esprit procède du Fils, il ne le nie pas non plus, à prendre ses paroles dans leur sens propre.

4. Dire que le saint Esprit repose ou demeure dans le Fils n’exclut pas qu’il en procède ; car on dit aussi que le Fils demeure dans le Père, bien qu’il procède du Père. Si l’on dit du saint Esprit qu’il demeure dans le Fils, c’est à la manière où l’amour de celui qui aime se repose en l’aimé ; ou bien il s’agit de la nature humaine du Christ, et l’on a en vue ce texte de Saint Jean (1, 33) : “ Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et se reposer, voilà celui qui baptise. ”

5. Ce n’est pas par analogie avec la parole vocale, dont en effet notre souffle ne procède pas, qu’il faut concevoir le Verbe en Dieu : on n’aurait là qu’un Verbe métaphorique. Il faut l’entendre par analogie avec notre Verbe mental, duquel procède l’amour.

6. Du fait que le saint Esprit procède parfaitement du Père, non seulement il n’est pas superflu d’ajouter qu’il procède du Fils, c’est absolument nécessaire : car le Père et le Fils n’ont qu’une même et unique vertu ; et tout ce qui procède du Père procède nécessairement du Fils, à moins que cela contredise sa propriété de Fils. Il est clair que le Fils ne procède pas de lui-même, bien qu’il procède du Père.

7. Le saint Esprit se distingue personnellement du Fils du fait que l’origine de l’un se distingue de l’origine de l’autre. Mais cette différence d’origine elle-même consiste en ce que le Fils procède seulement du Père, tandis que le saint Esprit procède du Père et du Fils. Autrement, les deux processions ne se distingueraient pas, on vient de le montrer.