Article 1 — En Dieu, l’essence est-elle identique à la personne ?
Objections :
1. Quand l’essence est identique à la personne ou suppôt, il n’y a qu’un suppôt pour une nature ; on le voit dans toutes les substances séparées. Car, lorsque deux choses sont réellement identiques, l’une ne peut se multiplier sans que l’autre se multiplie aussi. Or, en Dieu, il y a une essence et trois Personnes, on l’a vu plus haut. L’essence n’est donc pas identique à la personne.
2. Le oui et le non ne se vérifient pas simultanément du même sujet. Or de l’essence et de la personne on vérifie le oui et le non : la personne est distincte et multiple, l’essence ne l’est pas. Donc personne et essence ne sont pas identiques.
3. Rien n’est sujet de soi-même. Or la personne est sujet de l’essence : d’où son nom de “ suppôt ” ou “ hypostase ”. La personne n’est donc pas identique à l’essence.
En sens contraire :
Saint Augustin écrit : “ Quand nous disons : la personne du Père, nous ne désignons pas autre chose que : la substance du Père. ”
Réponse :
Pour peu que l’on considère la simplicité de Dieu, la réponse à notre question ne fait pas l’ombre d’un doute. On l’a montré plus haut, en effet : la simplicité divine exige qu’en Dieu essence et suppôt soient identiques ; suppôt qui, dans les substances intellectuelles, n’est pas autre chose que la personne
Il semble que la difficulté vienne, ici, de ce que l’essence garde son unité malgré la multiplication des personnes. Et comme, selon Boèce, c’est la relation qui multiplie les personnes dans la Trinité, certains ont jugé que la différence entre personne et essence en Dieu provenait de ce que, selon eux, les relations étaient adjointes (assistentes) à l’essence ; dans les relations en effet, ils voyaient seulement l’aspect sous lequel elles sont “ vers l’autre ”, oubliant qu’elles sont aussi des réalités.
Mais, on l’a montré plus haut : si, dans les choses créées, les relations ont un être accidentel, en Dieu elles sont l’essence divine elle-même. Il s’ensuit qu’en Dieu l’essence n’est pas réellement autre chose que la personne, bien que les personnes se distinguent réellement entre elles. Rappelons en effet que la Personne désigne la relation en tant qu’elle subsiste dans la nature divine. Or la relation, comparée à l’essence, ne s’en distingue pas réellement, mais notionnellement seulement ; comparée à la relation opposée, elle s’en distingue réellement en vertu de l’opposition relative. C’est ainsi qu’il reste une essence et trois Personnes.
Solutions :
1. Dans les créatures, la distinction des suppôts ne peut pas être assurée par des relations, il y faut des principes essentiels ; et cela, parce que, dans les créatures, les relations ne sont pas subsistantes. Mais en Dieu elles sont subsistantes ; aussi peuvent-elles distinguer les suppôts grâce à leur opposition mutuelle. Et pourtant l’essence demeure indivisée, parce que, sous l’aspect où elles s’identifient réellement à l’essence, les relations elles-mêmes ne se distinguent pas entre elles.
2. En tant que l’essence et la personne, même en Dieu, nous présentent des aspects intelligibles distincts, on peut affirmer de l’une ce qu’on nie de l’autre ; et par suite l’une peut être sujet d’une attribution vraie sans que l’autre le soit.
3. On l’a dit plus haut : nous nommons les choses divines à la manière des choses créées. Or, les natures du monde créé sont individuées par la matière, laquelle est en effet sujet récepteur de la nature spécifique ; de là vient que les individus prennent les noms de sujets, suppôts, hypostases. Voilà aussi pourquoi même les personnes divines reçoivent ces noms de suppôts ou hypostases, bien que dans leur cas il n’y ait pas distinction réelle entre le sujet et ce dont elles sont le sujet.