Article 3 — Le saint Esprit procède-t-il du Père par le Fils ?
Objections :
1. Ce qui procède de quelqu’un par un autre n’en procède pas immédiatement. Donc si le saint Esprit procède du Père par le Fils, il ne procède pas immédiatement du Père. Ce qui est choquant.
2. Si le saint Esprit procède du Père par le Fils, il ne procède du Fils qu’à cause du Père. Mais, selon l’adage aristotélicien, “ ce à cause de quoi un autre est tel est cela davantage ”. Le saint Esprit, alors, procède davantage du Père que du Fils.
3. Le Fils a l’être par génération. Donc si le saint Esprit procède du Père par le Fils, il s’ensuit que le Fils est engendré d’abord ; après quoi le saint Esprit procède. En ce cas, la procession du saint Esprit n’est pas éternelle. Or, c’est là une hérésie.
4. Quand on dit de quelqu’un : “ Il opère par un autre ”, on peut dire aussi l’inverse. Par exemple, on dit indifféremment : “ Le roi agit par le bailli ”, ou bien : “ Le bailli agit de par le roi. ” Or nous ne disons jamais que le Fils spire l’Esprit-Saint par le Père. On ne peut donc pas non plus dire que le saint Esprit procède du Père par le Fils.
En sens contraire :
Saint Hilaire fait cette prière : “ Gardez, je vous en conjure, ce vœu suprême de ma foi : que toujours je possède le Père, je veux dire : vous-même ; et que j’adore votre Fils avec vous ; et que j’obtienne votre Esprit qui tient l’être de vous par votre Fils unique. ”
Réponse :
Dans toutes les locutions où il est question d’“ agir par un autre ”, la préposition “ par ” dénote dans le complément une cause ou un principe de cette action. Mais l’action est intermédiaire entre l’agent et l’effet ; et tantôt le complément introduit par la préposition “ par ” est cause de l’action en influant sur sa production par l’agent ; alors c’est pour l’agent qu’il est cause d’action, cause finale, formelle ou efficiente (c’est-à-dire motrice) : cause finale, si l’on dit : “ l’ouvrier travaille par désir du gain” ; cause formelle : “ il agit par son art ” ; cause motrice : “ il agit par l’ordre d’un autre ”. Et tantôt le complément qui suit la préposition “ par” est cause de l’action en lui faisant atteindre l’effet, par exemple quand on dit : “ l’ouvrier agit par son marteau ”. Dans cette dernière expression, on ne peut pas dire que le marteau soit cause d’action, pour l’ouvrier ; on veut dire qu’il est cause pour l’œuvre, c’est-à-dire qu’il la fait procéder de l’ouvrier ; et qu’il tient cette causalité même de l’ouvrier. Certains présentent la même explication, en disant que la préposition “ par ” dénote la causalité principale tantôt dans le sujet, par exemple dans l’expression : “ le roi agit par le bailli ” ; tantôt dans le complément, par exemple dans l’expression inverse : “ le bailli agit de par le roi ”.
Donc, puisque le Fils tient du Père que le saint Esprit procède de lui, on peut dire que le Père spire le saint Esprit “ par le Fils ” ; ou, ce qui revient au même, que le saint Esprit procède du Père par le Fils.
Solutions :
1. En toute action, il y a deux choses à considérer : le suppôt qui agit, et la vertu par laquelle il agit. Ainsi le feu échauffe par sa chaleur. Si donc, dans le Père et le Fils, on considère la vertu par laquelle ils spirent le saint Esprit, il n’y a alors aucun intermédiaire, car cette vertu est une et identique. Mais si l’on considère les personnes mêmes qui spirent, puisque le saint Esprit procède à la fois du Père et du Fils, on s’aperçoit que le saint Esprit procède du Père immédiatement en tant qu’il vient du Père, et médiatement en tant qu’il vient du Fils ; voilà en quel sens on dit qu’il procède du Père par le Fils. C’est ainsi qu’Abel procédait d’Adam immédiatement, puisque Adam était son père ; et médiatement puisque Ève était sa mère et procédait d’Adam. A vrai dire, cet exemple emprunté à une origine matérielle, paraît assez mal choisi pour représenter la procession immatérielle des Personnes divines.
2. Si, pour spirer le saint Esprit, le Fils recevait du Père une vertu numériquement distincte, il ferait office de cause seconde et instrumentale ; et dans ce cas le saint Esprit procéderait davantage du Père que du Fils. Mais le Père et le Fils n’ont qu’une seule vertu spiratrice, numériquement identique ; c’est pourquoi le saint Esprit procède également de chacun d’eux. Parfois cependant, on dit qu’il procède du Père principalement ou proprement, parce que le Fils tient cette vertu du Père.
3. La génération du Fils est coéternelle à celui qui l’engendre ; le Père n’a donc pas existé avant d’engendrer le Fils. De même, la procession du saint Esprit est coéternelle à son principe ; le Fils n’a donc pas été engendré avant que le saint Esprit procède. L’un et l’autre sont éternels.
4. Quand on dit de quelqu’un qu’il opère par autre chose, il n’est pas toujours légitime d’inverser la proposition. Ainsi l’on ne dit pas que “ le marteau agit par l’ouvrier ”, alors qu’on dit : “ le bailli agit de par le roi ”. Pourquoi cette différence ? C’est qu’au bailli il appartient d’agir, car il est maître de ses actes ; alors qu’au marteau il n’appartient pas d’agir, mais seulement d’être mû ; c’est pourquoi on le désigne seulement en qualité d’instrument. Et ce qui permet de dire que le bailli opère de par le roi (per regem), bien que la préposition per indique un intermédiaire, c’est que plus une cause précède les autres dans la série des suppôts, plus immédiatement aussi sa causalité s’exerce sur l’effet : car c’est la vertu de la cause première qui unit la cause seconde à son effet. D’où l’axiome bien connu dans les sciences où il y a démonstration : “ Les premiers principes sont immédiats. ” Ainsi donc, parce que le bailli occupe un rang intermédiaire dans l’ordre des suppôts en action, on dit que “ le roi agit par le bailli ”. Mais si l’on considère l’ordre des causalités, on dit bien encore que le bailli agit ; mais, parce que la vertu du roi atteint l’effet plus immédiatement que celle du bailli, on dit qu’il agit de par le roi (per regem) parce que la causalité du roi permet à celle du bailli de produire son effet.