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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Le Père et le Fils s’aiment-ils par le saint Esprit ?

Objections :

1. Saint Augustin prouve que le Père n’est pas sage par la Sagesse engendrée. Or, de même que le Fils est la sagesse engendrée, ainsi le saint Esprit est l’Amour qui procède, on l’a déjà vu. Le Père et le Fils ne s’aiment donc point par cet Amour procédant qui est le saint Esprit.

2. Dans l’énoncé : “ Le Père et le Fils s’aiment par le saint Esprit ”, le verbe aimer peut s’entendre ou bien au sens essentiel, ou bien au sens notionnel. Au sens essentiel, il est impossible que la proposition soit vraie, car on devrait pouvoir aussi bien dire que le Père connaît par son Fils. Au sens notionnel, elle ne l’est pas davantage, car on devrait aussi bien pouvoir dire : “ Le Père et le Fils spirent par le saint Esprit ”, ou encore : “ Le Père engendre par son Fils. ” Autant de formules inacceptables. Ainsi donc, en quelque sens qu’on la prenne, la proposition ci-dessus est fausse.

3. C’est par un même et unique amour que le Père aime son Fils, lui-même et nous. Mais il n’est pas vrai que “ le Père s’aime par le saint Esprit ”. Car aucun acte notionnel ne fait réflexion sur le principe de cet acte ; on ne peut pas dire que le Père s’engendre ou se spire. On ne peut pas dire non plus que “ le Père s’aime par le saint Esprit ” en entendant aimer au sens notionnel de spirer. De plus, l’amour dont il nous aime n’est pas le saint Esprit, du moins à ce qu’il semble ; car cet amour-là dit relation à la créature, donc relève de l’essence. Dès lors, il est faux que “ le Père aime le Fils par le saint Esprit ”.

En sens contraire :

selon Saint Augustin, “ c’est par le saint Esprit que le Fils est aimé du Père et qu’il aime le Père ”.

Réponse :

Voici où gît la difficulté. On emploie l’ablatif pour désigner une cause ; et en disant : “ Le Père aime le Fils par le saint Esprit (Spiritu Sancto) ”, on semble faire du saint Esprit un principe d’amour chez le Père et chez le Fils, ce qui est parfaitement impossible. Pour certains donc, la proposition en question est fausse ; d’après eux, Saint Augustin l’a virtuellement rétractée en rétractant cette proposition similaire : “ Le Père est sage par la sagesse engendrée. ” D’autres disent que c’est une formule impropre, à expliquer comme suit : “ Le Père aime le Fils par le saint Esprit”, c’est-à-dire par l’amour essentiel qu’on approprie au saint Esprit. D’autres disent qu’on a là un ablatif de signe, donnant le sens suivant : le saint Esprit est le signe que le Père aime` le Fils, puisqu’il procède d’eux comme un amour. Il y en a qui voient là un ablatif de cause formelle : car le saint Esprit, disent-ils, est l’amour dont formellement le Père et le Fils s’entr’aiment. D’autres enfin disent que c’est un ablatif d’effet formel ; en quoi, ils approchent la vérité de plus près.

Pour éclaircir cette question, il faut noter qu’on dénomme ordinairement les choses à raison de leur forme. On qualifie ceci de “ blanc ” à raison de sa blancheur ; cela d’“ homme ”, à raison de son humanité. Par suite, tout ce qui fonde une appellation de la chose fait pour autant envers celle-ci office de forme. Ainsi dans l’expression : “ cet homme est couvert d’un vêtement”, le complément indirect, c’est-à-dire l’ablatif indumento, évoque le rôle de cause formelle, bien que le vêtement ne soit pas une forme. Or il arrive qu’on dénomme une chose par ce qui en procède, non seulement en qualifiant l’agent par l’action, mais aussi en le qualifiant par le terme même de l’action, à savoir par l’effet, si du moins l’effet lui-même entre dans la définition de l’action. On dit ainsi : le feu chauffe “ par échauffement ”, bien que l’échauffement ne soit pas la vraie forme du feu (la forme du feu, c’est la chaleur), mais seulement l’action émanant du feu. Et l’on dit aussi : “ L’arbre est fleuri de fleurs magnifiques ”, bien que les fleurs ne soient pas une forme de l’arbre, mais des effets ou produits qui en procèdent.

Cela étant, voici notre solution. “ Aimer ” ayant deux sens en Dieu, l’un essentiel et l’autre notionnel, si on l’entend comme attribut essentiel, il faut dire alors que le Père et le Fils s’aiment, non point par l’Esprit-Saint, mais bien par leur propre essence. C’est pourquoi Saint Augustin écrit k : “ Qui donc osera dire que le Père n’aime lui-même, le Fils et le saint Esprit que par le saint Esprit ? ” Et c’est ce sens qu’avaient en vue les premières opinions. Si au contraire on prend “ aimer ” au sens notionnel, il ne signifie pas autre chose que “ spirer l’amour ”, comme “ dire ” signifie produire un verbe, et “ fleurir ” : produire des fleurs. De même donc que l’on dit de l’arbre : “ Il est tout fleuri de fleurs ”, de même aussi l’on dit que “ le Père dit par son Verbe ou par son Fils soi-même et la créature ” ; et l’on dit que “ le Père et le Fils aiment, par le saint Esprit, ou par l’Amour qui procède, eux-mêmes et nous ”.

Solutions :

1. Nous avons dit la condition différente des termes concernant l’intelligence, et de ceux concernant la volonté. Etre sage, ou connaissant sont en Dieu des attributs purement essentiels ; on ne peut donc pas dire que le Père soit sage ou connaissant par son Fils. Tandis qu’aimer s’emploie non seulement comme terme essentiel, mais aussi comme terme notionnel : et c’est en ce dernier sens qu’on peut dire que le Père et le Fils “ s’aiment par le saint Esprit ”.

2. Lorsque l’action évoque en sa notion même un effet déterminé, le principe de l’action peut être qualifié par l’action et par l’effet : on peut dire ainsi que l’arbre est fleuri d’une floraison (précoce), ou fleuri de fleurs (magnifiques). Mais quand l’action n’évoque pas d’effet déterminé, son principe ne peut pas être qualifié par l’effet : on le qualifie seulement par l’action. On ne dit pas que l’arbre “ produit la fleur par la fleur ”, mais “ par production de fleurs ”. Or les verbes spirer, engendrer évoquent purement l’acte notionnel ; on ne peut donc pas dire que le Père “ spire par le saint Esprit ”, ni “ engendre par le Fils ”. Mais nous pouvons dire : “ le Père dit (lui-même et toutes choses) par son Verbe ”, “ Verbe ” désignant ici la Personne qui procède ; on dira tout aussi bien qu’“ il dit par une diction ”, diction désignant l’acte notionnel. C’est que dire évoque une Personne déterminée, puisqu’il signifie : produire le Verbe. Pareillement, aimer au sens notionnel signifie : produire l’Amour. Voilà pourquoi l’on peut dire que le Père aime le Fils “ par le saint Esprit ”.

3. Ce n’est pas seulement son Fils que le Père aime par le saint Esprit, mais encore lui-même et nous ; car, nous l’avons dit, “ aimer ” au sens notionnel n’évoque pas seulement la production d’une personne divine, il évoque la personne produite par mode d’amour ; et l’amour dit rapport à la chose aimée. C’est pourquoi, de même que le Père dit, par le Verbe qu’il engendre, lui-même et toute créature, puisque le Verbe engendré par lui suffit à représenter le Père et toute créature ; de même aussi, il aime lui-même et toute créature par le saint Esprit, puisque le saint Esprit procède comme amour de cette bonté première en raison de laquelle le Père s’aime lui-même ainsi que toute créature. On voit aussi par là que se trouve évoqué comme en second, dans le Verbe et l’Amour procédant, un rapport à la créature, en tant que la vérité et la bonté divine est principe de la connaissance et de l’amour que Dieu a de toute créature.