Article 1 — “ Amour ” est-il un nom propre du saint Esprit ?
Objections :
1. Saint Augustin écrit : “ On donne le nom de Sagesse au Père, au Fils et au saint Esprit : et tous ensemble ne sont qu’une sagesse, et non pas trois sagesses. Je ne vois pas pourquoi on ne donnerait pas aussi le nom de charité au Père, au Fils et au saint Esprit, tous ensemble n’étant d’ailleurs qu’une seule charité. ” Mais un nom qui convient à chacune des personnes et à toutes ensemble au singulier, n’est pas le nom propre d’une personne. “ L’Amour ” n’est donc pas un nom propre du saint Esprit.
2. Le saint Esprit est une personne qui subsiste. Or le mot “ amour ” n’évoque pas une personne subsistante, mais une action qui passe de l’aimant à l’aimé. Donc, “ l’Amour ” n’est pas un nom propre du saint Esprit.
3. L’amour est le lien de ceux qui aiment car, selon Denys, c’est “ une force qui unit ”. Or le lien est un intermédiaire entre ceux qu’il unit, et non un terme qui procéderait d’eux. Donc, puisque le saint Esprit procède du Père et du Fils, ainsi qu’on l’a montré, il paraît bien qu’il n’est pas l’amour ou le lien du Père et du Fils.
4. Quiconque aime a un amour. Or le saint Esprit aime, et par suite a un amour. Si donc le saint Esprit est l’amour, on aura l’amour de l’amour, et l’esprit de l’esprit. Tout cela n’a pas de sens.
En sens contraire :
Saint Grégoire a dit : “ Le saint Esprit lui-même est l’Amour. ”
Réponse :
Quand il s’agit de Dieu, le terme d’amour peut se prendre en deux sens : essentiel ou personnel. Pris au sens personnel, c’est un nom propre du saint Esprit, dans le même sens où “ Verbe ” est le nom propre du Fils. Pour en être convaincus, rappelons-nous qu’il y a en Dieu deux processions : l’une par mode d’intelligence, ou procession du Verbe, l’autre par mode de volonté, ou procession de l’Amour. La première nous est mieux connue, et l’on a trouvé des noms propres pour désigner chacun des éléments qu’on peut y distinguer. Il n’en n’est plus de même avec la procession de volonté : pour désigner la personne qui procède, nous avons recours à des circonlocutions ; et même les relations nées de cette procession reçoivent les noms de procession et de spiration, nous l’avons dit, qui sont, en rigueur de termes, des noms d’origine plutôt que des noms de relation.
Et pourtant il nous faut saisir la similitude entre l’une et l’autre. Du fait qu’on connaît une chose, il provient dans le connaissant une sorte de conception intellectuelle de la chose connue, conception appelée verbe ; de même, du fait qu’on aime une chose, il provient dans le cœur de l’aimant une sorte d’impression, pour ainsi parler, de la chose aimée, ce qui fait dire que l’aimé est dans l’aimant, comme le connu est dans le connaissant. Si bien que celui qui se connaît et s’aime est en lui-même, non seulement par identité réelle, mais encore à titre de connu dans le connaissant et d’aimé dans l’aimant.
Mais lorsqu’il s’agit de l’intellect, on a trouvé des mots pour désigner le rapport du connaissant à la chose connue, ne serait-ce que le mot même de “ connaître ” ; et l’on en a trouvé d’autres pour signifier l’émanation de la conception intellectuelle, comme “ dire ” et “ verbe ”. Par suite, en Dieu “ connaître ” ne s’emploie que comme attribut essentiel, puisqu’il n’évoque pas expressément de rapport au Verbe qui procède ; tandis que “Verbe ” s’emploie comme nom personnel, vu qu’il signifie cela même qui procède. Quant à “ dire ”, c’est un terme notionnel qui évoque le rapport du Principe du Verbe au Verbe lui-même. Et quand il s’agit de la volonté, nous avons bien le verbe aimer (diligere, amare),qui évoque le rapport de l’aimant à la chose aimée ; mais il n’y a pas de termes propres pour évoquer le rapport que soutient avec son principe l’affection même ou impression de la chose aimée, cette impression qui provient dans l’aimant du fait même qu’il aime, il n’y a pas non plus de mot pour évoquer la relation inverse. Aussi, faute de termes propres, nous désignons ces rapports en recourant aux termes d’amour ou de dilection ; c’est comme si nous appelions le Verbe “ la pensée conçue ” ou “ la sagesse engendrée ”.
Ainsi donc, si l’on considère le sens original d’amour et de dilection, qui évoque simplement le rapport de l’aimant à la chose aimée, on n’emploie amour et aimer que comme attributs essentiels, tout de même que connaissance et “ connaître ”. Mais, si nous employons ces mots pour exprimer la relation qui rapporte à son principe ce qui procède par mode d’amour, ou inversement ; c’est-à-dire si par amour nous entendons : l’amour qui procède, et par “ aimer ” : spirer l’amour qui procède, alors Amour est un nom de Personne, et aimer est un verbe notionnel, comme dire ou engendrer.
Solutions :
1. Dans le passage cité, Saint Augustin emploie le mot charité au sens où, en Dieu, il désigne l’essence.
2. Si connaître, vouloir et aimer s’emploient à la manière de verbes signifiant des actions transitives, c’est-à-dire qui passent du sujet dans l’objet, en réalité ce sont là des actions immanentes, connotant d’ailleurs dans l’agent lui-même une relation à l’objet, on l’a dit plus haut. Aussi, même en nous, l’amour est quelque chose qui demeure dans l’aimant, et le verbe mental est quelque chose qui demeure en celui qui le dit, tout en connotant une relation à la chose exprimée ou aimée. Mais en Dieu, qui ne souffre aucun accident, leur condition s’élève encore ; le Verbe et l’Amour sont là subsistants. Donc, quand on dit que le saint Esprit est l’amour du Père “ envers ” le Fils ou “ envers ” toute autre chose, on ne signifie rien de transitif ; on ne fait que signifier le rapport de l’Amour à la chose aimée, de même que “ Verbe ” connote le rapport du Verbe à la chose exprimée dans ce Verbe.
3. On dit bien que le saint Esprit est le lien du Père et du Fils, en tant qu’il est l’Amour. En effet, c’est par une dilection que le Père aime et lui-même et le Fils, et réciproquement ; par suite, en tant qu’Amour, le saint Esprit évoque un rapport réciproque entre le Père et le Fils, celui d’aimant à aimé. Mais du fait même que le Père et le Fils s’entr’aiment, il faut bien que leur mutuel Amour, qui est le saint Esprit, procède de l’un et de l’autre. Donc, si l’on considère l’origine, le saint Esprit n’est pas au milieu, il est la troisième Personne de la Trinité. Mais si l’on considère le rapport qu’on vient de dire, oui, il est entre les deux autres Personnes comme le lien qui les unit, tout en procédant de chacune d’elles.
4. Bien que le Fils connaisse, il ne lui convient pas de produire un verbe, parce que la connaissance lui appartient à titre de Verbe qui procède ; de même, bien que le saint Esprit aime, au sens essentiel, il ne lui convient pas de spirer un amour, c’est-à-dire d’aimer au sens notionnel ; il aime à titre essentiel comme Amour qui procède, et non comme principe producteur d’un amour.