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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 8 — Quel attribut faut-il approprier à chaque Personne ?

Objections :

1. Il semble que les saints Docteurs ont attribué aux Personnes ces attributs essentiels d’une manière inacceptable. Car Saint Hilaire dit : “ L’éternité est dans le Père, la beauté dans l’Image, la jouissance dans le Présent. ” Cette formule évoque les Personnes sous les trois noms propres de “ Père, d’Image ” (nom propre du Fils) et de “ Présent ”, c’est-à-dire “ Don ” (nom propre du saint Esprit, comme on l’a vu précédemment). Et elle leur approprie trois attributs : au Père, l’éternité ; au Fils, la beauté ; au saint Esprit, la jouissance. Voilà qui semble mal fondé. En effet, l’éternité évoque la durée de l’être ; la species (beauté) est un principe de l’être ; la jouissance relève de l’opération. Or, où a-t-on rencontré l’essence ou l’opération appropriées à une Personne ? L’appropriation ci-dessus ne convient donc pas.

2. Saint Augustin écrit : “ Dans le Père, est l’unité ; dans le Fils, l’égalité ; dans le saint Esprit, l’harmonie de l’unité et de l’égalité. ” Or cela aussi fait difficulté. Une Personne ne peut pas être formellement qualifiée par ce qui appartient en propre à une autre ; ainsi, disions-nous plus haut, le Père n’est point sage de la sagesse engendrée. Mais Saint Augustin poursuit : “ Ces Trois sont un tous les trois, à cause du Père ; égaux tous les trois, à cause du Fils ; unis tous les trois, à cause du saint Esprit. ” C’est donc à tort qu’il a approprié ces attributs aux Personnes.

3. Selon Saint Augustin aussi, la puissance s’attribue au Père, la sagesse au Fils, la bonté au saint Esprit. Cette appropriation ne paraît pas non plus très heureuse ; car la force appartient à la puissance : or la force se trouve appropriée au Fils par Saint Paul qui parle du “ Christ, force de Dieu ” ; voire au saint Esprit par Saint Luc (6,19) : “ Une force, dit-il, sortait de lui, et les guérissait tous. ” La puissance ne doit donc pas s’approprier au Père.

4. Saint Augustin dit encore : “ Il ne faut pas entendre indistinctement la formule de l’Apôtre : "De lui, et par lui, et en lui" ; il dit "de lui" à cause du Père ; "par lui" à cause du Fils ; "en lui" à cause du saint Esprit. ” Or cette appropriation ne paraît pas non plus convenir ; l’expression “ en lui ” semble évoquer le rôle de cause finale, c’est-à-dire de la première des causes ; elle devrait donc être appropriée au Père, qui est le principe sans principe.

5. La vérité se trouve appropriée au Fils, en Saint Jean (14, 6) : “Je suis la voie, la vérité et la vie. ” On approprie aussi au Fils le “ Livre de vie ” ; la Glose explique ainsi ce verset du Psaume 40, 8 : “ En tête du livre, il est écrit de moi ; c’est-à-dire dans le Père, qui est ma tête. ” Au Fils encore, on approprie le nom divin : “ Celui qui est ”. Car, sur ce mot d’Isaïe (65, 1 Vg) : “ Je m’adresse aux nations ”, la Glose note : “ C’est le Fils qui parle, lui qui disait à Moïse : "Je suis Celui qui suis." ”

Mais il semble que ce soient là des propriétés du Fils, et non pas de simples appropriations. En effet, selon Saint Augustin, “ la Vérité est la suprême similitude du principe, sans la moindre différence ” ; et il semble que cela convienne en propre au Fils, qui a un principe. Le “ Livre de vie ”, lui aussi, paraît être un attribut propre, car il évoque un être qui procède d’un autre : tout livre a un auteur. Même le nom divin “ Celui qui est ” semble propre au Fils. Admettons en effet que ce soit la Trinité qui dise à Moïse : “ Je suis Celui qui suis ”, Moïse pouvait alors dire aux Hébreux : “ Celui qui est Père, Fils et saint Esprit m’envoie vers vous. ” Donc, il pouvait aller plus loin et dire la même chose en désignant spécialement une des Personnes. Mais il eût dit une fausseté, car aucune personne n’est Père, Fils et saint Esprit. Donc, le nom divin “ Celui qui est ” ne peut pas être commun à la Trinité : c’est un attribut propre au Fils.

Réponse :

C’est à partir des créatures que notre esprit s’achemine à la connaissance de Dieu ; et pour considérer Dieu, il nous faut bien emprunter les procédés de pensée que nous imposent les créatures. Or, quand nous considérons une créature quelconque, quatre aspects s’offrent successivement à nous. D’abord on considère la chose en elle-même et absolument, comme un certain être. Puis on la considère en tant qu’une. Ensuite on y considère son pouvoir d’agir et de causer. Enfin on envisage ses relations avec ses effets. La même et quadruple considération s’offre donc à nous à propos de Dieu.

C’est de la première de ces considérations celle qui envisage Dieu absolument en son être que relève l’appropriation d’Hilaire, où l’on approprie l’éternité au Père, la beauté au Fils, la jouissance au saint Esprit. En effet, l’éternité, en tant qu’elle signifie l’être sans commencement, offre une analogie avec la propriété du Père, principe sans principe. La species ou beauté offre de son côté une analogie avec la propriété du Fils. Car la beauté requiert trois conditions. D’abord l’intégrité ou perfection : les choses tronquées sont laides par là même. Puis les proportions voulues ou harmonie. Enfin l’éclat : des choses qui ont de brillantes couleurs, on dit volontiers qu’elles sont belles.

Or, la première de ces conditions offre une analogie avec cette propriété du Fils de posséder en lui vraiment et parfaitement la nature du Père, en tant qu’il est Fils. Saint Augustin l’insinue quand il dit : “ En lui, c’est-à-dire dans le Fils, est la vie suprême et parfaite. ”

La deuxième condition répond à cette autre propriété du Fils, d’être l’image expresse du Père. Aussi voyons-nous qualifier de “beau ” tout portrait qui représente parfaitement le modèle, celui-ci fût-il laid. Augustin en touche un mot quand il note : “ Lui, en qui est une si haute ressemblance et la suprême égalité... ”

La troisième condition s’accorde avec la troisième propriété du Fils, Verbe parfait, “ lumière et splendeur de l’intelligence ”, comme dit Damascène. Saint Augustin y touche aussi lorsqu’il dit :

“ En tant que Verbe parfait et sans défaut, art en quelque sorte du Dieu tout-puissant... ” Enfin l’usus (usage) ou jouissance offre une analogie avec les propriétés du saint Esprit, à condition de prendre usus au sens large, comme le verbe uti peut comprendre frui dans ses cas d’espèce ; saint Augustin dit ainsi qu’uti (user), c’est “ prendre quelque chose à sa libre disposition ”, et que frui (jouir), c’est “ user avec joie. ” En effet, l’“ usage ” dans lequel le Père et le Fils jouissent l’un de l’autre, s’apparente à cette propriété du saint Esprit : I’Amour. “ Cette dilection, écrit Saint Augustin, cette délectation, cette félicité ou béatitude, Hilaire lui donne le nom d’usus. ” Quant à l’“ usage ” dont nous jouissons, nous, il répond à cette autre propriété du saint Esprit : le Don de Dieu. “ Dans la Trinité, dit encore Saint Augustin, le saint Esprit est la suavité du Père et du Fils, suavité qui s’épanche en nous et dans les créatures, avec une immense largesse et surabondance. ” Et l’on voit dès lors pourquoi “ éternité, beauté ” et “ jouissance ” sont attribuées aux Personnes, à la différence des attributs “ essence ” et “ opération ”. Car ceux-ci ont une définition trop générale pour qu’on puisse y dégager un aspect qui offre des analogies avec les propriétés des Personnes.

La deuxième considération touchant Dieu est celle de son unité. A ce point de vue se rapporte l’appropriation de Saint Augustin, qui attribue au Père l’unité, au Fils l’égalité, au saint Esprit l’harmonie ou union. Chacun de ces trois aspects implique l’unité, mais diversement. L’unité se pose absolument, sans rien présupposer. Aussi est-elle appropriée au Père, qui ne présuppose aucune autre personne, étant principe sans principe. Tandis que l’égalité dit unité dans la relation à l’autre : on est égal à un autre, quand on a la même dimension que lui. Aussi l’égalité est-elle appropriée au Fils, principe issu du principe. Enfin l’union évoque l’unité des deux sujets. Aussi on l’approprie au saint Esprit qui procède des deux premières Personnes.

Cette explication nous permet de saisir la pensée de Saint Augustin, lorsqu’il dit : “ Les Trois sont un à cause du Père, égaux à cause du Fils, unis à cause du saint Esprit. ” Il est bien clair en effet qu’un prédicat quelconque s’attribue spécialement au sujet où il se rencontre d’abord ; ainsi tous les vivants, en ce monde matériel, sont-ils tels en raison de l’âme végétative, avec laquelle commence la vie, pour les êtres corporels. Or l’unité appartient au Père d’emblée, même en supposant l’impossible exclusion des deux autres Personnes ; cellesci tiennent donc leur unité du Père. Mais, si l’on fait abstraction des autres Personnes, on ne trouvera pas d’égalité dans le Père ; celle-ci apparaît dès qu’on pose le Fils. Aussi dit-on que tous sont égaux à cause du Fils ; non que le Fils soit principe d’égalité pour le Père, mais parce qu’on ne pourrait qualifier le Père d’“ égal ”, s’il n’y avait le Fils égal au Père. En celui-ci, l’égalité apparaît d’abord en regard du Fils ; quant au saint Esprit, s’il est égal au Père, il le tient du Fils. Pareillement, si l’on fait abstraction du saint Esprit, lien des deux, il devient impossible de concevoir l’unité de liaison entre le Père et le Fils ; aussi dit-on que tous sont liés ou “ connexes ” à cause du saint Esprit. En effet, dès qu’on pose le saint Esprit, apparaît la raison qui permet de dire du Père et du Fils qu’ils sont “ connexes ”.

La troisième considération qui envisage en Dieu sa puissance efficiente donne lieu à la troisième appropriation, celle des attributs de puissance, sagesse et bonté Cette appropriation procède par voie d’analogie, si l’on considère ce qui appartient aux Personnes divines ; par voie de différence, si l’on considère ce qui appartient aux créatures. La puissance, en effet, évoque un principe. Par là elle s’apparente au Père céleste, principe de toute la déité. Au contraire, elle fait parfois défaut chez les pères de la terre, en raison de leur vieillesse. La sagesse s’apparente au Fils qui est dans les cieux, car il est le Verbe, c’est-à-dire le concept de la sagesse. Mais elle fait parfois défaut chez les fils d’ici-bas, par manque d’expérience. Quant à la bonté, motif et objet d’amour, elle s’apparente à l’Esprit divin, qui est l’Amour. Mais elle peut s’opposer à l’esprit terrestre, qui comporte une sorte de violence impulsive : Isaïe (25, 4) parle ainsi de “ l’esprit des violents, pareil à l’ouragan qui bat la muraille ”. Que la force soit appropriée parfois au Fils et au saint Esprit, c’est vrai, mais non au sens où ce mot signifie la puissance ; c’est en cet emploi particulier du mot où l’on nomme “vertu” ou “ force” un effet de la puissance, lorsqu’on dit qu’un ouvrage est très fort.

La quatrième considération envisage Dieu par rapport à ses effets. C’est de ce point de vue qu’on approprie la triade : “ De lui, par lui, en lui. ” En effet, la préposition “ de ” introduit tantôt la cause matérielle mais celle-ci n’a rien à faire en Dieu ; tantôt la cause efficiente, laquelle convient à Dieu en raison de sa puissance active. On l’approprie donc au Père, comme la puissance. La préposition “ par ” désigne tantôt une cause intermédiaire : l’ouvrier opère par son marteau. En ce sens “ par lui ” peut être mieux qu’approprié, ce peut être une propriété du Fils : “ Par lui, tout a été fait ”, dit Saint Jean. Non que le Fils soit un instrument ; mais il est le Principe issu du Principe. Tantôt “ par ” désigne la cause formelle par quoi l’agent opère : l’ouvrier, dit-on, opère par son art. En ce sens, puisque la sagesse et l’art s’approprient au Fils, on lui approprie aussi “ par lui ”. Enfin la préposition “ en ” évoque un contenant. Or, Dieu contient les choses doublement : par ses idées d’abord, car on dit que les choses existent “ en Dieu ”, en ce sens qu’elles existent dans sa pensée ; alors l’expression “ en lui ” s’approprie au Fils. Mais Dieu contient aussi les choses en ce sens que sa bonté les conserve et les gouverne en les conduisant à la fin qui leur convient. Alors “ en lui ” s’approprie au saint Esprit, comme la bonté. D’ailleurs, il n’y a pas lieu d’approprier au Père, principe sans principe, la fonction de cause finale, bien qu’elle soit la première des causes. En effet, les Personnes dont le Père est le principe ne procèdent pas en vue d’une fin : chacune d’elle est la fin ultime. Leur procession est naturelle et paraît plutôt relever de la puissance naturelle que d’un vouloir.

Quant aux autres appropriations qui font difficulté : la vérité, d’abord, puisqu’elle concerne l’intellect, nous l’avons dit, s’approprie bien au Fils. Elle n’est pas cependant son attribut propre ; car on peut considérer la vérité soit dans la pensée, soit dans la réalité ; et puisque pensée et réalité (celle-ci entendue au sens essentiel) sont des attributs essentiels et non personnels, on doit en dire autant de la vérité. La définition d’Augustin alléguée ci-dessus concerne la vérité en tant qu’appropriée au Fils.

L’expression “ Livre de vie ” évoque, en son terme direct, la connaissance ; et dans son génitif, la vie. C’est en effet, nous l’avons dit, la connaissance que Dieu a de ceux qui posséderont la vie éternelle. On l’approprie donc au Fils, bien que la vie s’approprie au saint Esprit, en tant qu’elle comporte un mouvement d’origine intérieure et apparente ainsi à cet attribut propre du saint Esprit : l’Amour. Quant à la condition d’“ écrit par un autre ”, cela n’appartient pas au livre en tant que livre, mais en tant qu’œuvre de l’art. L’expression n’implique donc pas d’origine, et par suite n’est pas un attribut personnel : elle s’approprie seulement à la personne.

Enfin le nom divin “ qui est ” s’approprie à la personne du Fils, non pas en vertu de sa signification propre, mais en raison du contexte : c’est-à-dire pour autant que la parole adressée par Dieu à Moïse préfigurait la libération du genre humain plus tard accomplie par le Fils. Cependant, si l’on considère la relation impliquée dans ce “ qui ”, le nom divin “ qui est ” pourrait se trouver rapporté à la personne du Fils. Alors il prendrait un sens personnel, par exemple si je dis : “ Le Fils est le "Qui est" engendré, tout comme "Dieu engendre" est un nom personnel. Mais si l’antécédent de "Qui" demeure indéterminé, "Qui est" est un attribut essentiel. ” Il est vrai encore que, dans la phrase : Iste qui est Pater, etc., le pronom iste (celui) paraît se rapporter à une personne déterminée ; mais la grammaire tient ainsi pour une personne n’importe quelle chose désignable comme du doigt, même s’il ne s’agit pas d’une personne en réalité : Cette pierre, cet âne. Aussi, toujours du point de vue grammatical, l’essence divine signifiée et posée en sujet par le mot Deus peut fort bien être désignée par le pronom iste, comme dans ce texte : Iste Deus meus et glorificabo eum (Celui-ci est mon Dieu, je le glorifierai).